À Banfora, Salamata Zon et Djénéba Zina se sont imposées comme deux figures féminines de la veille citoyenne. Présentes sur le terrain, actives dans la sensibilisation et les débats publics, elles assument leur engagement dans un espace où les femmes restent encore peu visibles.
Carrefour du collège Sainte-Thérèse de Banfora. Il est un peu plus de 16 heures et la circulation s’anime de tous les côtés. Au bord de la route, un groupe d’hommes et de femmes en gilets jaune et orange échange les dernières consignes avant une activité de sensibilisation. Puis Salamata Zon s’avance, haut-parleur en main. Dès que le feu passe au rouge, elle interpelle les usagers en dioula sur le port du casque et la sécurité routière.
« S’il vous plaît, portez le casque pour votre sécurité », lance-t-elle. « Le port du casque est comme un acte de patriotisme, parce que c’est quand on est en vie qu’on peut se battre pour la souveraineté. » Puis elle enchaîne : « L’excès de vitesse tue, roulez doucement pour arriver en bonne santé. »
Quand elle aperçoit un conducteur sans casque, elle s’approche et insiste sur son importance. Le tout au pas de course, entre deux changements de feu. Autour d’elle, quelques curieux s’arrêtent pour regarder. Derrière, certains de ses camarades peinent à suivre son rythme.
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Ce soir-là, l’activité est menée par un consortium d’organisations de la société civile engagées dans la veille citoyenne. Pour Salamata Zon, le message est d’autant plus urgent que les accidents se multiplient. « Rien que ce mois-ci, on a assisté à quatre accidents. Tous ceux qui étaient impliqués n’ont pas survécu. C’étaient des connaissances, et certains seront même inhumés demain. Cela veut dire que chacun de nous doit prendre conscience. Quand une loi est votée au Burkina, c’est pour les Burkinabè. C’est nous qui avons mandaté des parlementaires pour voter ces lois », explique la présidente de l’Association des femmes pour la bonne gouvernance.
Depuis 2022, cette femme à la silhouette imposante s’est engagée à fond dans la veille citoyenne. Mais pour elle, cet engagement ne se limite pas aux ronds-points. On la retrouve aussi dans les champs, pour accompagner l’offensive agricole, pastorale et halieutique, sur des chantiers de Faso Mêbo dans la ville, ou encore dans des manifestations où elle prend la parole pour mobiliser.

« Je l’appelle le bouclier russe. C’est une dame qui a tout refusé, a reçu des propositions pour la décourager, elle a dit niet. Elle reçoit des coups, mais continue de marcher avec nous, les jeunes. C’est une qui ne se cache pas, elle s’est engagée de manière patriotique. Elle ose et prend des risques. C’est une référence. C’est notre boussole », s’enthousiasme Bassassanou Sirima, coordinateur régional de veille citoyenne de l’AES LAGAM-TAABA des Tannounyan.
Une femme à la tête d’un rond-point
A Banfora comme un peu partout au Burkina, les ronds-points sont devenus des lieux symboliques pour les wayiyans, ces citoyens qui se réclament de la veille citoyenne. En fin de journée, ils s’y retrouvent pour échanger, sensibiliser ou rester en alerte.
Au secteur 8 de Banfora, l’un de ces ronds-points a longtemps été dirigé par une femme. Djénéba Zina. Interprète judiciaire au tribunal de grande instance de Banfora, elle dit s’être engagée pour apporter sa pierre à la dynamique actuelle, à laquelle elle croit.

« On conseille, on sensibilise au respect de l’autorité et au soutien aux forces de défense et de sécurité. On mène aussi des débats sur des questions comme la corruption et ses conséquences pour le développement de Banfora, de notre région et du Burkina », explique-t-elle.
Mariée et mère de famille, Djénéba Zina assure bénéficier du soutien de son mari et de ses proches. Pour des raisons professionnelles, elle a dû s’éloigner un temps de Banfora. Mais à son retour, dit-elle, son engagement est resté intact, même si elle avait entre-temps confié la direction du rond-point à une autre personne. « Elle mobilise facilement », résume Bassassanou Sirima.
S’imposer malgré les préjugés
A Banfora, l’engagement de Salamata Zon et de Djénéba Zina ne laisse pas indifférent. Dans un milieu encore largement dominé par les hommes, leur présence sur le terrain est remarquée. Pour certaines femmes, leur exemple compte.
Ramata Guigma, membre d’une association, dit suivre leur parcours avec admiration. « Leur engagement me plaît bien, parce que ce n’est pas comme avant. Avant, avec les politiciens, c’était l’argent ou rien. Mais les femmes sont bien engagées maintenant parce qu’elles croient à ce que les autorités font et disent », affirme-t-elle.
Selon elle, le leadership des deux veilleuses donne envie à d’autres femmes de rejoindre le mouvement. Anciennement engagée dans des partis politiques, Salamata Zon estime avoir trouvé aujourd’hui une autre manière de faire de la politique, loin des calculs partisans. « Selon moi, la politique en elle-même n’est pas mauvaise. On peut faire la politique sans être menteur ; on peut faire la politique sans être escroc », dit-elle.
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Pour Bassassanou Sirima, les deux femmes ont montré leur courage dès 2022, au moment de l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré. A l’en croire, à cette période d’incertitude, beaucoup doutaient de la suite des événements. Mais, dit-il, elles n’ont pas hésité à s’exposer.

« Elles ont même perdu leurs camarades politiciens à l’époque. Les politiciens n’ont pas aimé leur mobilisation parce que la situation n’était pas claire et ils pensaient que cette aventure n’allait pas durer trois mois. C’était un risque », rappelle-t-il.
La séance de sensibilisation de ce soir touche à sa fin. Des applaudissements éclatent, du côté des membres du consortium comme chez quelques riverains. Salamata Zon retire son gilet, met son casque et enfourche sa moto. L’heure de la rupture du jeûne approche. Une autre charge l’attend, cette fois à la maison.
Tiga Cheick Sawadogo
