Malgré son dynamisme et le talent de ses comédiens, le théâtre burkinabè traverse une période difficile. Manque de financements, insuffisance de cadres de formation et faible soutien institutionnel. Les acteurs du milieu continuent pourtant de créer, portés par la passion et la conviction que la scène reste essentielle.
Quartier Samandin. Il est 19h. L’effervescence est palpable devant l’entrée principale du Carrefour international du théâtre de Ouagadougou (CITO). Femmes, hommes et jeunes défilent chez une vendeuse de tickets assise à une petite table dressée pour la circonstance. Le spectacle Le Monde brûle, adapté du roman Guerre et Paix du russe Léon Tolstoï, mis en scène par Noël Minougou captive le public.

L’audience est suspendue au texte des acteurs sur scène. A la fin de la pièce, les projecteurs s’allument. Une salve d’applaudissements nourris s’en suit. Les acteurs, en véritables stars, sont sollicités pour des photos. C’est bien beau. Mais derrière la lumière des projecteurs se cachent une autre réalité.
Noël Minougou, actuel président du CITO, explique que les planches sont actuellement bien fragiles. « Depuis près de cinq ans, nous n’avons pas de financement », soupire-t-il. Une situation consécutive selon lui, à la crise sécuritaire et à l’arrêt du financement de certains partenaires techniques et financiers. Sous sa direction, certains amis et collègues, acceptent par sacrifice, donner de leur temps et de leur énergie pour créer des spectacles.
Une fédération inaudible
Mobilisée autour d’un idéal commun, la FENATHEB (Fédération Nationale de Théâtre du Burkina) peine pour l’heure à se faire entendre. Sur fond d’humour, la Présidente Wend-Yam Monique Sawadogo n’a pas manqué l’occasion d’interpeller les autorités dans son adresse à l’occasion de la Journée Mondiale du Théâtre.
« Le théâtre est essoufflé » finit-elle par lâcher à notre micro. « Les acteurs de théâtre sont obligés de collecter leurs maigres sous pour pouvoir créer des spectacles ». Selon elle, quand on approche certains comédiens pour s’enquérir de leurs conditions de travail, ils répondent : « Je me débrouille ». « Mais ils se débrouillent comment ? » s’interroge-t-elle.

Cette débrouille se traduit parfois par des salaires irréguliers, des spectacles montés avec des économies propres. Sans garantie de recettes pour supporter les charges quotidiennes. Certains comédiens mettent leur espoir sur la rémunération versée une fois par an par le Bureau Burkinabè du Droit d’Auteur (BBDA) qui s’avère, elle aussi maigre comme ressources.
Une vitalité artistique menacée
Cap sur le village Wanvoussé , dans la commune rurale de Loumbila, à environ 30 kilomètres de Ouagadougou. Il est 12h. Une belle ambiance règne sur le plateau de tournage de la célèbre série « Bienvenue à Kikidéni ». Ildevert Méda, célèbre comédien est en pleine séance de répétition. Il dirige des acteurs sous le regard attentif de la réalisatrice. Ecrivain-dramaturge, formateur et témoin de l’histoire contemporaine du théâtre burkinabè, il nous dresse un tableau sans complaisance. « Quand vous avez des maillons qui manquent à la chaîne, c’est très difficile », reconnaît-il.
« L’un des premiers défis poursuit-il, demeure la formation, qui est un des maillons essentiels. Pour le moment, le Burkina ne dispose qu’une seule école formelle formant entre 15 à 20 acteurs à l’échelle nationale et internationale tous les trois ans. C’est insuffisant », diagnostique l’homme de théâtre.
Mais ce n’est pas fini. Selon lui, le deuxième défi reste le manque de cadre d’expression pour les rares comédiens qui sont formés.« Pour pratiquer, il faut des moyens pour créer les spectacles. Ce que donne le ministère, le bureau burkinabè du droit d’auteur est insuffisant », poursuit Ildevert qui ajoute un troisième défi, la fidélisation du public à travers une offre de spectacles permanents dans les espaces.
Une réponse institutionnelle encore timide
Mardi 24 mars. Université Joseph Ki-Zerbo, Ouagadougou. C’est l’ouverture des deuxièmes journées scientifiques des études théâtrales en Afrique sous le thème « Etudes théâtrales en Afrique : enjeux, défis et perspectives ». Dans un amphithéâtre plein d’une centaine d’étudiants, d’enseignant-chercheurs et d’autorités administratives, Dr Pingwendé Issiaka Tiendrebéogo, enseignant-chercheur anime un panel. « Le véritable problème, lance-t-il, c’est l’absence d’une politique nationale du théâtre ».
L’Etat devrait en faire un levier stratégique du développement culturel et économique à l’image de certains pays extérieurs, ajoute-t-il. Une situation que reconnaît le ministère en charge de la Culture mais qui rassure des efforts et des perspectives en cours.
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Malgré les défis, de nombreux artistes-comédiens, techniciens, metteurs en scène tels que Rakiéta Kanazoé, Bakary Diarra, Ibrahima Diarra, Anthony Ouédraogo, continue de créer. Même sans contrat stable, ils persistent et restent dans ce métier, convaincus que le théâtre est un miroir nécessaire de la société.
Ils espèrent néanmoins que les institutions publiques apportent des solutions concrètes et reconnaissent la valeur et la part du théâtre en tant qu’espace de dialogue et de cohésion sociale.
En attendant le 27 mars prochain pour célébrer une autre Journée mondiale du théâtre, les artistes continuent de créer, d’imaginer et de raconter des histoires espérant de meilleurs lendemains.
Toussaint Zongo
