La salle de Cinéma Paysan Noir de Banfora, à près de 450 km de Ouagadougou, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Transformée en dépotoir et en latrines à ciel ouvert, elle incarnait la lente agonie d’un patrimoine érigé sous la Révolution du Capitaine Thomas Sankara. Jusqu’à ce qu’une jeune femme, Fatouma Coulibaly décide de lui redonner vie. Mais, le film de la réhabilitation est parsemé de ronces.
Un silence lourd qui pèse sur le Cinéma Paysan Noir de Banfora. Un silence qui contraste avec les nuits animées d’antan. Les araignées tissent tranquillement leur toile sur les chaises où étaient confortablement installés des cinéphiles. Le toit de l’enceinte, rouillé, menace de céder. Pendant ce temps, les barres de fer qui le soutiennent sont tordues. Quant aux murs, ils sont par endroits fendillés.

Au fond de la salle, en hauteur, la régie est aussi le témoin silencieux d’un abandon prolongé. Là où la magie s’opérait est un gros bazar poussiéreux où l’on retient sa respiration et l’on se garde de toucher quoi que ce soit pour ne pas repartir avec des microbes. « Ça fait bizarre, mal au cœur », soupire le premier citoyen de la ville, le Président de la délégation spéciale Yacouba Barro.

Quand Djakaridja Diao nous fait la visite guidée, il n’est pas pour autant choqué. En effet, le simple fait d’avoir pu accéder à la salle est une victoire selon lui. Il y a quelques années, lui-même n’aurait pas accepté d’y mettre les pieds.
Un tableau digne d’un film d’horreur
Cette petite victoire que savoure Djakaridja Diao est l’oeuvre de Fatouma Coulibaly, promotrice culturelle. Quand en 2019, elle initie le FESPACO à Banfora, elle est vite confrontée à un problème majeur. Il n’y a pas de salle de ciné dans la ville. Mais comment décentraliser la magie du FESPACO quand il n’y a pas de salle obscure ? C’est donc avec un pincement au cœur que les projections sont faites à la place de la nation. Du cinéma à l’air libre, avec tous les désagréments possibles.
« Par la suite, j’ai entrepris des démarches pour voir dans quelle mesure je pouvais nettoyer le ciné paysan noir. On a dit que ce n’était pas possible parce qu’on projetait de casser pour y construire des bureaux administratifs ». Cette information l’attriste.

En 2025, pendant qu’elle est en pleine préparation du Festival des Rencontres interculturelles du cinéma et de l’audiovisuel (FRICA), que les choses s’accélèrent vraiment. « J’étais vraiment coincée, à 10 jours de l’activité, je n’avais pas d’accompagnement. Aucun financement. J’ai fait une réunion avec les membres de mon équipe et je les ai convaincus qu’on tienne l’activité à la salle de ciné », explique-t-elle.
Ainsi, avec son équipe, elle va voir le PDS pour plaider pour une autorisation de tenir son activité dans ce lieu abandonné et infect. « Il m’a demandé si je voulais vraiment envoyer les autorités dans une telle salle, j’ai répondu oui. Il m’a dit que ce n’était pas possible », poursuit-elle. Le défi est ainsi lancé. Et, il faut déjouer les pronostics sceptiques.
Que d’immondices sur le ciné
« C’était une porcherie », résume le PDS. C’est peu le dire. « Quand on balayait, il y avait des vers qui donnaient à vomir », se souvient Fatouma. Pendant des jours, elle et son équipe se sont transformés en éboueurs. « Au début, on nous voyait comme des fous (…) Les gens venaient faire leurs besoins. Il a fallu du courage pour nettoyer les lieux », se rappelle pour sa part Djakaridja Diao. D’ailleurs, il dit être tombé malade après la phase du nettoyage.

Par contre, le soutien populaire pour la renaissance de lieux historiques n’a pas suivi. En revanche, Fatouma est touchée par le témoignage des personnes du troisième âge qui savent ce que représente cette infrastructure. « Cela les a plongés dans la nostalgie. Ils nous ont dit que la salle a été construite quand ils étaient encore élèves. Ils venaient souvent aider les ouvriers. Du coup, ce sont les vieilles personnes qui sont plus motivées pour la reconstruction. Ce sont des révolutionnaires », se réjouit la promotrice, comme pour dire que son initiative rappelait à certains l’époque révolutionnaire sankariste.
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Cependant, des réticences, il y en a eu. Le grand espace du ciné, en plus du dépotoir qu’il a servi, était aussi une gare improvisée pour certains transporteurs. Mieux, il abritait des restaurants de rue et autres commerces. « Pour déguerpir ces gens afin de la laisser travailler, ça n’a pas été facile. Ses actions nous ont convaincus », reconnaît le PDS.

Contre vents et marées donc, la cérémonie a eu lieu. Entre temps, la salle qui était plongée dans le noir depuis des décennies a retrouvé son éclat avec le retour de l’électricité. C’est avec une fierté non dissimulée que Fatouma a vu des autorités prendre place sur les sièges et se succéder sur scène pour prononcer des discours. Aussi, des artistes ont dansé sur la scène, les enfants ont ri aux éclats. Le public a surtout vu des films. « Quand nous sommes allés pour la première projection, dans cette salle, après plus de 20 ans, on a crié waouh », ajoute le premier citoyen de la ville. Mais, la lutte est loin d’être gagnée.
Un rêve en chantier
A l’étape actuelle, Fatouma Coulibaly estime l’avancée des travaux à 30 %. Il faut d’abord refaire la toiture et la terrasse, ensuite repeindre les murs. Elle veut faire du ciné paysan noir, une salle multifonctionnelle. Comprenant des salles de réunion, production, spectacle et diffusion. Egalement, il est prévu un mini-musée et des boutiques si les moyens suivent. En ce sens, elle peut compter sur le PDS qui promet de mobiliser des partenaires, des opérateurs économiques et des personnes ressources pour l’accompagner.

Toutefois, pour l’histoire, faut-il garder la salle en l’état et continuer les travaux alors qu’elle accuse le coup du temps ou faut-il la détruire pour en reconstruire une nouvelle infrastructure ? La question est technique pour certains, bien plus, pour ceux qui sont attachés à l’histoire et aux symboles. Mais, le plus important pour la promotrice Fatouma, c’est de doter la cité du paysan noir d’une salle de ciné.
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En tout cas, Djakaridja Tou qui dit avoir la nostalgie des périodes de projection. Ce cinéphile salue l’initiative de la jeune dame et appelle à l’accompagner. « C’était un endroit où toute la jeunesse se retrouvait. C’était un point focal. On se disait que c’était fini pour cette salle. Notre souhait est que nos enfants puissent vivre cette expérience de suivre des films dans une salle de ciné », dit-il.

Pour l’instant, la volonté manifestée et suivie par des actes teintés de hargne a réveillé la passion des cinéphiles pour le temps d’un festival. Il faudra désormais plus que de la volonté et des promesses, mais plutôt des moyens pour parachever le rêve de Fatouma Coulibaly de refaire vivre ce patrimoine historique pour la commune de Banfora.
Tiga Cheick Sawadogo
