Burkina Faso : à Zorgho, la course aux voitures de luxe gagne la jeunesse
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Burkina Faso : à Zorgho, la course aux voitures de luxe gagne la jeunesse

À Zorgho, dans la province du Ganzourgou, portés notamment par les revenus de l’orpaillage, de nombreux jeunes s’offrent des véhicules de luxe. Dans cette ville, la réussite se mesure parfois à la cylindrée. Derrière cette vitrine de réussite, une dynamique d’émulation… mais aussi des inquiétudes sur la solidité de ces fortunes.

En cette fin de matinée, la circulation reste fluide au centre-ville de Zorgho. Par moments, des véhicules rutilants passent et repassent. Toyota RAV4, Lexus RX, Ford 4Runner, Changan Uni-K … Les carrosseries brillent sous le soleil. Dans cette ville du Ganzourgou, les grosses cylindrées se sont peu à peu imposées dans le paysage. Et au volant, on retrouve souvent de jeunes conducteurs, parfois à peine âgés d’une vingtaine d’années.

Sur certaines voitures, des surnoms sont inscrits en lettres visibles. Une manière d’affirmer son identité, mais aussi son statut. À Zorgho, la voiture est devenue un signe extérieur de réussite.

Une dynamique de compétition entre jeunes

Non loin d’un carrefour animé, Rasmané, connu sous le nom de Palé officiel, observe son véhicule stationné. À son actif, deux voitures.Une Dodge Charger et un SUV Jaguar. Pour lui, cette tendance s’explique par une forme d’émulation entre jeunes de la ville.

« Les véhicules que vous voyez là, c’est la résultante d’une course. Un tel a amené une voiture, il faut que moi aussi j’amène une voiture de la même valeur ou même plus. Sinon, nous ne pouvons plus fréquenter les mêmes endroits. Ce n’est rien de méchant, mais une saine concurrence que nous faisons entre fils de Zorgho », explique le jeune homme, bien connu des réseaux sociaux.

Dans cette logique, chaque acquisition devient un défi lancé aux autres, un moyen de se hisser au même niveau, voire au-dessus. « C’est normal qu’il y ait autant de voitures à Zorgho, parce que les jeunes ici sont des gens qui se battent vraiment. […] Donc ici, tu es obligé d’être jeune. Et un jeune, c’est celui qui fait tout pour réussir. Je peux donc dire qu’on se booste entre nous », ajoute Palé officiel.

L’orpaillage, derrière de nombreuses réussites

À quelques mètres de là, dans un garage, le bruit des outils métalliques résonne. Un mécanicien s’affaire sous un véhicule, pendant que Lucien Tiendrébéogo attend, adossé à son Toyota 4Runner.

Comme beaucoup d’autres jeunes de la localité, il travaille dans l’orpaillage. Une activité qui, malgré ses risques, permet à certains de générer des revenus importants en peu de temps.

Mais Lucien insiste sur la progression et la prudence. « Ce n’est pas ma première voiture. J’ai commencé avec un petit véhicule pour en arriver à celui-ci. […] Il ne faut pas avoir honte de commencer petit. […] Si tes moyens te permettent d’acheter une voiture de 2 ou 3 millions et toi tu forces pour prendre une plus de 10 millions, tu vas souffrir. Donc il ne faut pas sauter les étapes », conseille le jeune orpailleur.

Une économie locale en plein mouvement

Dans une ruelle commerçante, des accessoires automobiles sont exposés à l’entrée d’une boutique. Tapis de sol, éclairages décoratifs, gadgets… tout est pensé pour personnaliser les véhicules. Pour Adama Kaboré, la présence massive de voitures à Zorgho est une opportunité économique.

Et il se frotte les mains : « Si on prend la majorité des villes du Burkina, on peut dire qu’il y a beaucoup de voitures ici à Zorgho. […] Même à Ouagadougou, on peut faire une journée sans vendre, mais ici vraiment on peut dire que ça va ».

Garagistes, vendeurs de pièces détachées, mécaniciens : toute une chaîne d’activités profite de cet engouement pour les grosses cylindrées.

Des mises en garde face à l’euphorie

Assis à l’ombre d’une concession, Joanie Kaboré, 74 ans, fonctionnaire à la retraite, observe avec recul cette nouvelle réalité qui s’installe dans sa ville. Pour lui, l’enthousiasme autour de ces signes extérieurs de richesse mérite d’être relativisé.

« L’or, ce n’est pas toujours ce qu’on a. […] J’ai vu des gens qui étaient riches […] mais ils sont morts dans la misère. Parce que si tu gagnes de l’argent et que tu ne peux pas l’utiliser pour autre chose, ça va finir », alerte le vieil homme.

C’est un l’avis de Paloupugni Maxime Ouoba, sociologue et consultant en entrepreneuriat. « Ils confondent souvent ce qu’on appelle aujourd’hui en développement personnel le personal branding. Ça veut dire que à travers ton apparence, tu montres au client que tu es digne de confiance. Ce n’est pas la même chose que lorsque des entrepreneurs se mettent dans une compétition stérile du paraître pour frimer (…) Pour moi, c’est un jeu assez dangereux », analyse-t-il.

À Zorgho, les moteurs continuent de rugir et les véhicules de se multiplier. Chaque nouvelle acquisition semble appeler une autre, plus récente, plus imposante. Entre ambition, pression sociale et quête de reconnaissance, la jeunesse avance à grande vitesse. Reste à savoir si cette course mène à une réussite durable.

Micheline Guigma