À la sortie sud de Ouagadougou, le barrage de Boulbi se vide peu à peu sous l’effet de l’ensablement et des travaux de curage. Mais, des maraîchers s’accrochent encore. Récoltes précipitées. Incertitude totale. Ils tentent de survivre, malgré l’avancée des machines.
En cette journée du mois de mai, le barrage de Boulbi est presque vide. On peut marcher sur des centaines de mètres sur la terre ferme à l’intérieur de l’infrastructure. Seule une petite portion est couverte d’eau. Çà et là, on peut apercevoir des traces de gros engins, notamment des Caterpillars, ou encore des montagnes de terres nouvellement entassées. Nous ne sommes encore qu’à la mi-journée, mais le soleil et la chaleur mettent déjà à rude épreuve les organismes qui suent de grosses gouttes.

Derrière les monticules de terre, du vert à perte de vue. Des planches de légumes où s’affairent hommes et femmes. Abdoul Rasmané Ouédraogo fait le tour de ses plants de gombo. L’heure n’est pas à l’arrosage, encore moins à l’entretien. Il cueille ses légumes, très petits. « Vous voyez, ce n’est pas arrivé. On n’arrose plus. Mais je suis obligé d’enlever », nous lance-t-il avec un ton teinté d’impuissance. Ce matin, ajoute-t-il, les machines ont rasé une partie de sa plantation. Alors, pour ne pas tout perdre, Abdoul Rasmané, qui dit travailler là depuis 30 ans, cueille avant l’heure.

Il n’est pas seul ce matin-là. Evelyne Yanogo et ses camarades aussi s’acharnent sur les feuilles de haricot. Il faut faire vite, même si la machine n’est pas encore arrivée. « Le barrage est notre bureau. Nous tirons tous nos revenus d’ici. Depuis quelque temps, nous avons arrêté d’arroser parce qu’on est en train d’arranger le barrage », précise celle qui revendique plus de 25 ans d’activité sur place.
Où aller ?
Abdoul Rasmané et Evelyne Yanogo travaillent dans le lit du barrage, comme des centaines d’autres maraîchers. Ils le savent, mais disent ne pas avoir le choix. « C’est vrai que les activités autour du barrage ont contribué à l’ensablement », reconnaît Evelyne qui, comme pour se dédouaner, accuse surtout « ceux qui creusent pour confectionner des briques en terre ».
« Nous n’avons pas d’endroit pour continuer nos travaux. On ne refuse pas de partir, mais vraiment on ne sait pas où aller. Vraiment, s’ils pouvaient nous aménager des endroits, sinon on va rester à la maison à ne rien faire », plaide pour sa part Abdoul Rasmané.

Contrairement à ces travailleurs qui côtoient le barrage à quelques mètres, de l’autre côté de la digue, des milliers d’autres maraîchers continuent leurs activités normalement sur une aire aménagée et parcellée. 70 hectares pour la culture maraîchère et la riziculture. Eux ne sont pas inquiétés par le bruit des grosses machines engagées pour le curage du barrage.
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Hamidou Ouédraogo, directeur des infrastructures hydrauliques à la Direction générale des ressources en eau et de l’hydraulique, est sur le site ce matin. Il fait le constat que, malgré les sensibilisations, des producteurs continuent de mener des activités maraîchères dans le nid du barrage. Pourtant, le curage, qui a débuté en 2025, n’est toujours pas terminé à cause de l’étendue de sa dégradation. « C’est un barrage qui date des années 1960. Il n’a jamais été curé. C’est d’année en année que cela se fait pour aboutir à la restauration de la cuvette. Ça ne peut pas se faire en une année », explique l’ingénieur du génie rural.

Du coup, cette année encore, les machines vrombissent sur place. « Le phénomène de l’ensablement est accentué par des actions anthropiques. Toutes les activités menées dans son bassin versant contribuent énormément à son ensablement. Les cultures pratiquées à proximité contribuent aussi à accélérer son état d’envasement », rappelle le directeur. La conséquence est que le barrage perd sa capacité de stockage. Les dépôts solides occupent un espace qui était dédié à l’eau. En plus, l’infrastructure perd aussi son rôle de régulateur de débit et de crue, en diminuant l’effet des inondations.
Des solutions encore insuffisantes
Pays avec moins de quatre mois de pluie, le Burkina Faso compte sur les barrages pour la production de contre-saison. Malheureusement, sur un millier, seulement 5 % sont en bon état, indique le directeur des infrastructures hydrauliques.
Des étendues d’eau qui s’assèchent vite, à peine la saison pluvieuse terminée. Mais la faute ne revient pas entièrement aux producteurs comme Abdoul Rasmané et Evelyne. « Le changement climatique affecte les ouvrages. Nous nous retrouvons parfois avec des crues inattendues qui peuvent fragiliser ou emporter un barrage. Au-delà, nous faisons face à de fortes chaleurs qui participent à l’évaporation des eaux », relativise le directeur.

Par contre, ce qui peut être contrôlé plus facilement, c’est l’interdiction de pratiquer des activités sur un espace réservé à stocker l’eau.
Dans le cadre des opérations de curage des barrages n° 1, 2, 3 et celui de Boulmiougou, le gouvernement burkinabè a aménagé des zones sur la ceinture verte pour réinstaller les maraîchers qui produisaient sur les nids de ces retenues d’eau. À l’évidence, cette mesure ne prend pas en compte Abdoul Rasmané Ouédraogo, Evelyne Yanogo et des milliers d’autres maraîchers. A la question de savoir si c’est sa dernière récolte sur ce site après plus de 30 ans de présence, Abdoul Rasmané Ouédraogo affiche un petit sourire, l’air embarrassé. Après le travail des machines, comme l’année dernière, il n’est pas exclu de le retrouver encore là, faute d’avoir trouvé une alternative durable.
Tiga Cheick Sawadogo
