Au Burkina Faso, l’insuffisance rénale touche des milliers de personnes, souvent dans le silence, avec des formes chroniques parfois irréversibles. Entre la gratuité de la dialyse depuis 2024, l’ouverture progressive de centres en régions et les premières greffes de rein lancées en 2025, la prise en charge connaît un tournant majeur. Gérard Coulibaly, professeur de médecine et chef du service de néphrologie et de dialyse du CHU Yalgado Ouédraogo, décrypte ce que ces avancées changent concrètement pour les patients, malgré des défis d’accès encore persistants.
Studio Yafa : A ce jour, quels sont les chiffres sur le nombre des malades ?
Pr Gérard Coulibaly : On n’a pas vraiment une étude qui permet d’avoir une idée précise. Il y a deux types d’insuffisance rénale. Il y a l’insuffisance rénale aiguë, un type d’insuffisance rénale qui peut régresser et le malade peut en guérir.
Et le deuxième type, c’est l’insuffisance rénale chronique, elle est irréversible. Dans le premier cas de figure, il est très difficile d’avoir des chiffres. Pour le deuxième, je vais partir sur la base des données mondiales.
Ils disent que dans le monde, on estime que 10 à 16 % de la population mondiale est concernée par cette maladie, est atteinte par cette maladie. Si on prend le cas du Burkina Faso, où on n’a pas fait d’études, mais si on prend au bas mot 10 %, ça veut dire que dans notre pays, on a au moins 200 000 personnes qui sont concernées par l’insuffisance rénale chronique.
Concrètement, comment se fait la prise en charge de l’insuffisance rénale ?
Les autorités investissent beaucoup d’argent, la subvention pour la dialyse est de plus de 5 milliards par an.
Chaque malade a maintenant depuis 2019 deux séances de dialyse par semaine, mais on n’arrive pas à prendre tout le monde. D’où la longue liste d’attente que nous avons dans chacun des centres publics. Mais, ceux qui sont pris ont un état physique nettement meilleur.
Et c’est donc dans ce contexte qu’en 2024, il a été décidé que l’accès à la dialyse devait être gratuit. Ça, c’est pour la dialyse à vie. Et quand il fait la séance de dialyse, ça dure environ quatre heures.
Mais dans notre pays, on se limite à deux fois sur quelques malades, pour des raisons particulières, qui sont à trois fois par séance. Mais les patients qui ont une insuffisance rénale aiguë, sévère, eux, parfois, on a besoin d’une ou deux séances. Avant, ils dépensaient 17 000 francs la séance.
Depuis le 1ᵉʳ avril 2024, la séance de dialyse aiguë, c’est 2 500 F CFA. Donc voilà ce qui concerne ces mesures fortes. Mais il reste toujours le problème de la capacité d’accueil. Les autorités ont entrepris de mettre à disposition des populations au moins un centre de dialyse par région.
Et donc, il y en a quatre qui vont bientôt ouvrir. Et il y a également six autres qui vont ouvrir par la suite. Voilà, il faut savoir que les malades, quand ils sont en dialyse, la dialyse elle-même, c’est gratuit.
Mais les médicaments, les examens complémentaires restent encore à la charge.
Depuis juillet 2025, la transplantation rénale est possible au Burkina Faso. En quoi cela consiste-t-il ?
Et ça, ça concerne uniquement ceux qui ont une insuffisance rénale chronique qui est arrivée au bout de son évolution. Donc il a été imaginé qu’on prélève un rein chez un sujet qui est sain. Et on va chez le malade, on le place dans son ventre. Et ce rein commence à fonctionner.
Ça a pu avoir lieu avec succès. La première fois, le 29 juillet 2025. Et ensuite, c’était début février 2026 pour deux autres patients.
Et ce qu’il faut savoir, c’est que l’organisme n’aime pas ce qui est étranger. Alors pour empêcher qu’il le détruise, il y a des médicaments qui permettent d’atténuer le système immunitaire, le système de défense de celui qui le reçoit, pour que son organisme apprenne à tolérer ce rein qui vient d’arriver.
Comment peut-on bénéficier de cette transplantation rénale au Burkina Faso ?
Il faut avoir une maladie rénale chronique qui est arrivée à son dernier stade. Il faut que le malade n’ait pas une contre-indication à avoir le rein de quelqu’un d’autre. À être opéré, par exemple. Alors si vous avez un malade qui a un problème cardiaque au bout du rouleau, on ne va pas le prendre.
Il y a un minimum de bilan qu’on fait pour savoir si le malade lui-même peut recevoir un rein. Et c’est de savoir s’il a un donneur. Et le donneur, il doit être compatible. Donc il y a des examens qu’on fait pour savoir s’il y a une compatibilité. Ça commence déjà par le groupe sanguin. Et le donneur, il y a un certain nombre d’examens complémentaires qu’il faut faire chez lui.
Et c’est à l’issue de ça maintenant qu’on procède à l’intervention.
Mais est-ce que ce donneur-là doit être forcément un membre de la famille ?
Actuellement, c’est un don familial. Mais les époux peuvent donner l’un à l’autre. Peut-être que plus tard, on va élargir d’autres types de donneurs. Et ici, avant de faire la transplantation, le dossier passe devant le tribunal. Donc il y a un juge qui s’occupe de ça.
Il y a les psychiatres aussi qui entrent en ligne de compte. Et pour savoir si le receveur lui-même est prêt psychologiquement à recevoir, parce que ce n’est pas toujours évident. Et le donneur, lui aussi, on va voir s’il est vraiment maître de lui-même et que c’est vraiment sa volonté de donner.
Donc toutes ces précautions sont prises avant qu’on procède à l’intervention.
Jusqu’à quel âge peut-on donner un rein ?
Chez nous, on vient de revoir les critères pour donner. Ce sera à partir de 20 ans et jusqu’à 70 ans.
Et là, c’est le médecin qui décide. Donc ça dépend aussi de l’état physiologique du patient. Et aussi de celui qui va recevoir.
Pour la personne qui donne, qu’est-ce que cela engage pour lui ?
Ce qu’il faut d’abord savoir, c’est qu’il y a des gens, et c’est peut-être à l’âge de 50 ans, 60 ans, qu’ils se rendent compte qu’ils n’avaient qu’un seul rein depuis leur naissance. Et pourtant, ils vivaient bien. C’est pour vous dire que oui, on vit très bien avec un seul rein.
Ce sont des personnes, dès qu’on fait le prélèvement du rein, elles ne durent pas à l’hôpital. Et on les suit tous les 6 mois. Après, c’est une fois par an, pour s’assurer que tout se passe bien.
Vraiment, il n’y a pas d’inquiétude à se faire. Une fois que le médecin conclut que telle personne peut donner son rein, c’est que pour l’avenir, il n’y a pas de zones d’ombre.
Entretien réalisé par Salamatou Dicko
