Quand un morceau devient un succès, le public retient souvent la voix de l’artiste. Pourtant, derrière chaque tube se cache parfois un autre créateur, le beatmaker. Il construit l’univers musical sur lequel repose la chanson. Un métier essentiel mais encore largement méconnu. Pour mieux comprendre cet univers, nous avons rencontré Abdoul Rachid Pengdwendé Ouédraogo, plus connu sous le nom de Rach On The Track, l’un des beatmakers les plus sollicités du moment.
Vous êtes derrière plusieurs morceaux qui connaissent actuellement un beau succès. Parmi eux, il y a notamment Ya Mam d’Amzy. Comment est né ce morceau ?
Mon actualité est basée sur plusieurs projets que j’ai réalisés récemment. Il y a notamment l’album Yennenga de Rin’Ka, sur lequel j’ai travaillé sur plusieurs titres. Il y a également le projet d’Amzy avec le single Ya Mam et celui de Clemsy avec Fo ti ka boin. Ce sont des projets qui cartonnent actuellement.

Pour prendre l’exemple de Ya Mam, Amzy m’a contacté en me disant qu’il voulait faire un titre. Il est venue au studio avec son inspiration. Il n’y avait rien de vraiment préparé à l’avance. Il a commencé à fredonner ses mélodies et, à partir de ça, j’ai commencé à composer petit à petit. C’est parti de là.
Mais concrètement, qu’est-ce qu’un beatmaker ?
Le travail du beatmaker consiste à composer les mélodies, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’instrumental : le piano, la guitare, les basses, les percussions, les pieds et caisses claires. Quand on parle de composer, on joue les lignes mélodiques, les accords, on programme la batterie. C’est tout ça qui fait le son.
Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup avec des instruments virtuels. Ce sont des instruments qui ont été samplés et que nous rejouons à notre manière. Mais il arrive aussi qu’on fasse appel à des instrumentistes réels, des guitaristes ou des musiciens qui jouent des instruments traditionnels, afin d’apporter quelque chose de particulier à la production.
Comment naît un beat ?
Ça peut venir de beaucoup de choses. Quand un artiste arrive avec une mélodie qu’il fredonne, cela peut nous donner une direction. Mais parfois, une idée nous traverse simplement l’esprit. Souvent, quand ça arrive, je l’enregistre rapidement sur mon téléphone pour la retravailler plus tard au studio.
Ça peut aussi venir de quelque chose qu’on a entendu et qu’on va essayer de reproduire à notre manière. En réalité, il n’y a pas une seule façon de créer. Tout peut devenir un son. Même un simple bruit qu’on entend quelque part peut être transformé en musique.
Il arrive aussi qu’on compose un instrumental avant même qu’un artiste ne nous le demande. Parfois, on crée quelque chose et on imagine déjà un artiste dessus. On lui propose ensuite. Il peut accepter ou non, mais quand il accepte et que le morceau prend vie, on se rend compte qu’on avait vu juste dès le départ.
Comment êtes-vous arrivé dans cet univers et à quel moment avez-vous compris que cette passion pouvait devenir un métier ?
Je pense que tout a réellement commencé lorsque j’étais en classe de troisième. Quand j’écoutais la musique, je ne m’intéressais pas forcément aux artistes. Moi, je m’intéressais aux sons qui étaient derrière. Je me demandais comment on arrivait à faire tout ça sans forcément réunir un orchestre, un guitariste, un pianiste ou un batteur.
À force de chercher, j’ai découvert un logiciel qui s’appelle FL Studio. C’est à partir de là que j’ai commencé à apprendre, à me former et à expérimenter. Ensuite, j’ai rencontré d’autres beatmakers et, de fil en aiguille, je suis entré dans cet univers.
Au départ, mes parents n’étaient pas forcément d’accord. Ils n’imaginaient pas que je puisse vouloir faire de cela un métier un jour. Comme beaucoup de familles, ils voyaient cela davantage comme une passion que comme une profession.
Aujourd’hui, je peux dire que c’est mon métier. C’est ce qui me nourrit et je connais beaucoup de jeunes qui vivent également du beatmaking au Burkina Faso.
Peut-on réellement vivre du beatmaking au Burkina Faso et qu’est-ce que cela demande au quotidien ?
Oui, on peut vraiment vivre du métier de beatmaker. Mais il faut être bien formé et surtout être patient. C’est un métier qui demande beaucoup de connaissances techniques et musicales. Comme tous les métiers artistiques, il demande aussi beaucoup de régularité, de travail et de sacrifices.

Au quotidien, nous passons énormément de temps au studio. Les beatmakers aiment souvent travailler la nuit parce qu’il y a moins de bruit, moins de distractions et davantage de concentration.
Personnellement, je commence généralement à travailler vers 10 heures. Je peux passer toute la journée au studio, faire quelques pauses, puis reprendre le soir jusqu’à minuit ou plus tard lorsqu’il y a des projets importants.
Avant, je vivais presque uniquement entre quatre murs. J’étais constamment au studio. Avec le temps, j’ai appris à prendre du recul. C’est un métier qui peut parfois isoler. Il faut savoir s’ouvrir au monde, rencontrer du monde et trouver un équilibre.
On appelle souvent les beatmakers les « hommes de l’ombre » de l’industrie musicale. Vous participez parfois à la réussite de grands succès, mais le public connaît rarement votre visage. Comment vivez-vous cette situation ?
Je ne dirais pas que le plus frustrant est de ne pas être connu. Le véritable défi est plutôt lié à la reconnaissance du métier et parfois à certains aspects financiers.
Mais il faut aussi reconnaître que nous avons notre part de responsabilité. Beaucoup de beatmakers sont des personnes discrètes qui n’aiment pas forcément se montrer ou communiquer sur leur travail. Nous devons apprendre à nous mettre davantage en avant.
Il existe heureusement plusieurs moyens d’identifier le travail d’un beatmaker. Nous utilisons ce qu’on appelle un tag ou une signature sonore. C’est souvent une voix, un nom ou quelques mots qui apparaissent dans le morceau et qui permettent de reconnaître immédiatement son auteur.
Aussi, quand un artiste est satisfait de votre travail, il vous recommande à d’autres. Les réseaux sociaux jouent également un rôle important. Personnellement, j’ai beaucoup bénéficié des recommandations.
Parmi tous les projets sur lesquels vous avez travaillé, lequel a marqué un tournant dans votre carrière ? Et quelles sont les personnes qui vous inspirent aujourd’hui ?
Je dirais que le projet qui a véritablement marqué un tournant dans ma carrière est Sanman Youra de Rin’Ka en featuring avec Francky Degam. C’est le premier projet qui a permis à beaucoup de personnes de découvrir mon travail. Il a marqué les esprits et m’a ouvert les portes de nombreuses collaborations.
Concernant mes inspirations, je vais citer Léo On The Beat. C’est la première figure du beatmaking qui m’a réellement donné envie d’entrer dans ce milieu. J’aimais son style, sa manière de composer et sa façon de travailler. Aujourd’hui encore, il reste pour moi une source d’inspiration et quelqu’un à qui je demande régulièrement des conseils.
Vous avez déjà travaillé avec des instrumentistes traditionnels. Quelle place occupent ces sonorités dans votre travail ?
J’ai déjà travaillé avec des joueurs de balafon, de tambour, de lunga, de kema et d’autres instruments traditionnels. À chaque fois, cela apporte quelque chose de particulier.
Je pense que nous n’exploitons pas encore suffisamment cette richesse. Ce sont pourtant des rythmes qui nous appartiennent et qui font partie de notre identité culturelle. Les artistes n’en demandent pas assez alors qu’ils pourraient apporter une véritable originalité aux productions.
Entre l’intelligence artificielle, les évolutions technologiques et les mutations de l’industrie musicale, quels sont selon vous les principaux défis qui attendent les beatmakers ?
L’intelligence artificielle fait beaucoup parler aujourd’hui. Pour moi, ce n’est pas forcément une menace. Comme l’autotune à son époque, c’est avant tout un outil.
La différence se fera entre ceux qui sauront utiliser l’intelligence artificielle pour améliorer leur travail et ceux qui compteront uniquement sur elle. Lorsqu’on maîtrise déjà son métier, l’IA devient un outil supplémentaire. Lorsqu’on ne maîtrise pas les bases, elle ne peut pas remplacer les compétences. Concernant les beatmakers, le principal défi reste la visibilité.
Quand vous regardez le chemin parcouru depuis vos débuts sur FL Studio, quel est aujourd’hui votre plus grand rêve ?
Au niveau national, j’aimerais beaucoup collaborer avec des artistes comme Alif Naaba, Smarty ou Floby. À l’international, un artiste comme Wizkid fait partie de ceux avec lesquels j’aimerais travailler un jour.
Mais au-delà de ces collaborations, mon souhait est surtout de continuer à progresser, à faire rayonner le métier de beatmaker et à montrer aux jeunes qu’il existe dans la musique des métiers passionnants qui permettent de vivre dignement de leur passion.
Interview réalisée par Tiga Cheick Sawadogo
