WhatsApp, nouveaux proxénètes et sexe tarifé, enquête sur le business du « bizi » à Ouaga
La prostitution s'est réinventée en utilisant les réseaux sociaux, Ph: Image générée par Intelligence artificielle

WhatsApp, nouveaux proxénètes et sexe tarifé, enquête sur le business du « bizi » à Ouaga

À Ouagadougou, la prostitution a trouvé un nouveau terrain d’expansion sur les réseaux sociaux. On l’appelle le « bizi ». Dans des groupes WhatsApp, sur Facebook, TikTok ou Telegram, des jeunes femmes et des jeunes hommes proposent ouvertement des services sexuels tarifés. Pendant huit mois, nous avons infiltré ce milieu fermé pour comprendre son fonctionnement, ses acteurs, ses dérives et les risques qu’il fait peser sur celles et ceux qui en vivent.

Tout est parti d’un message fin décembre 2023. « Salut bb, disponible en promo. 1 coup + pipe à 5000F ». Intrigué par cette proposition, nous cherchons à savoir comment notre interlocutrice a obtenu notre contact. Sa réponse est aussi brève qu’étonnante : « Dans un groupe en commun ». Pour satisfaire cette curiosité, nous décidons d’aller plus loin pour mieux comprendre ce marketing sexuel via les réseaux sociaux, encore appelé « bizi ».

Après quelques recherches, nous parvenons à intégrer un premier groupe WhatsApp où des travailleuses du sexe proposent ouvertement leurs services à de potentiels clients. L’accès au groupe dit VIP coûte 5 000 F et compte minimum 654 membres à notre date d’intégration en janvier 2024. C’est un groupe libre. Des membres peuvent discuter avec une fille ou vice-versa. On y poste du texte et des photos parfois très intimes dites « nudes » en entier ou en vue unique. On expose, on marchande, on achète.

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Ici, on est direct. « Je cherche un gars pour une relation sexfriend. On se voit uniquement pour faire et il me donne de l’argent en retour », peut-on lire. Dans ces canaux de rencontres discrètes où il n’y a aucune pudeur, les contacts n’ont quasiment pas de photo de profil. D’autres, à la place de leurs photos, utilisent des images à caractère pornographique. Les choses y sont dites de façon crue. Un homme écrit dans l’un des groupes :  « On organise une partouze avec 5 filles et 5 garçons. On prend une villa, chacun mougou la fille qu’il veut et fait ses fantasmes. Barbecue et alcool prévus. La participation c’est 35 000 F et le lieu sera communiqué le dernier jour, une heure avant le show ».  

Nous avons intégré sept groupes au total pour tenter de recueillir des informations aux filles. Sans succès. Même refus de s’exprimer du côté des proxénètes appelés managers dans le jargon. Ils ne jurent que par le silence. Après avoir expliqué notre projet d’enquête à un des managers, celui-ci exige un forfait de 25 000 FCFA en échange de 20 contacts de filles.

Le mur du silence

Marché conclu, nous obtenons les contacts avec deux autres en bonus après paiement de 25 000 F.  Mais hélas, aucune fille n’accepte de parler. Après un « Salut, j’espère que vous allez bien ? » envoyé à un premier contact appelé la tigresse, la réponse est immédiate :  « Cc bb, tu passes à quelle heure. Je reçois à Tanghin, 1cp + pipe à 10K. Si tu n’as pas l’argent, passe ton chemin ».

Et lorsque nous essayons de sympathiser, la discussion ne va pas loin. Mieux, nous sommes immédiatement bloqué sur WhatsApp. Même scénario avec presque toutes les autres. « Je n’aime pas les emmerdeurs. Si tu n’as pas l’argent, allez-y là où on vend le sexe à 1000F ou 2000F », s’offusque une fille à qui nous demandons de ramener son tarif à 10 000 au lieu de 15 000 F CFA.

Le « bizi » est un réseau autour duquel gravitent plusieurs acteurs, Ph: Image générée par Intelligence artificielle

Le travail de bizi, c’est du « ni vu, ni connu » parce que celles qui le font sont dans la discrétion par peur de tomber sur des connaissances. Les photos sont envoyées en vue unique et le visage caché avec un sticker à caractère sexuel. Même lorsqu’il s’agit de demander une localisation ou des informations pour faciliter le déplacement, les réponses audio sont en écoute unique. Après mille et une tentatives, aucune géreuse de bizi n’a accepté de répondre à nos questions. 

Alors, une autre approche s’impose. L’infiltration. Objectif : tisser une relation de confiance afin de percer le cercle fermé de l’achat-vente de sexe en ligne.

Huit mois pour entrer dans le cercle

Ainsi, dans la peau d’un nouveau manager, nous utilisons un nouveau numéro pour relancer la conversation avec les contacts payés auprès du manager. Dans un groupe que nous avons créé pour parler de plans, nous lançons fréquemment des discussions avec les filles pour parler de leur mode opératoire. Certaines parmi elles nous recommandent en plus leurs camarades, également géreuses de « bizi ». Les membres du groupe augmentent.

Parmi elles, sexy girl, une mère divorcée de 36 ans. Elle dit avoir été déçue par les hommes et a donc choisi de faire de la prostitution depuis 5 ans. « J’ai tellement été déçu par les hommes que maintenant, je cherche l’argent. Je n’ai plus pitié d’un homme. Je vais chercher des profils sur les réseaux pour engager des discussions jusqu’à les faire tomber sous mon charme. On se voit, il me donne l’argent et je le satisfais », explique la dame. Pour sa part, Mimi, 23 ans et étudiante dans un institut privé, raconte comment elle est arrivée dans le milieu du « bizi ».

Mimi raconte être la maîtresse d’un homme marié depuis la classe de terminale. Elle sort avec le père de sa meilleure amie. « Quand sa fille est venue à l’école, elle était timide et comme j’aime bavarder, je l’ai approchée et on est devenues très vite amies jusqu’à ce qu’elle a pu vaincre sa timidité. Je partais chez eux et sa famille ne cessait de me remercier pour cela. C’est ainsi que son papa a pris mon numéro et on sort ensemble discrètement », confie la demoiselle qui affirme ne plus désirer un jeune.

Ecran de fumée

La plupart de ces filles cachent leurs revenus derrière un commerce, une activité de coiffure, de vente de cosmétiques, etc. Pascaline roule une moto-scooter, un engin dont le prix est coûteux. Elle gère une boutique de cosmétiques dans un quartier de la capitale. « Ma mère, mon père et mes sœurs pensent effectivement que c’est le cas, alors que non » dit-elle. Le local qu’elle loue coûte 75 000 F le mois, alors que ses revenus mensuels n’atteignent pas souvent la moitié du prix de la location. Elle passe ses journées dans sa boutique. Par contre, quand elle est sollicitée par des clients, elle se déplace à l’hôtel ou à domicile pour faire sa véritable activité avant de regagner son quartier général qu’est la boutique.

Parmi ses contacts, elle nous montre une photo en vue unique. Un artiste bien connu du pays. « Donc tu sors avec lui aussi » avons-nous demandé, l’air surpris.   « Je ne t’ai rien dit. Tu n’as rien vu », nous rétorque-t-elle. Dans la communauté que nous avons créée, certaines se garde de toute réaction, par mesure de prudence. Elles n’en ont pourtant pas moins à raconter. Inbox, elles se lâchent davantage.   

Le premier rendez-vous

Après huit (08) mois d’immersion à constituer et entretenir une communauté virtuelle avec nos contacts reçus, la confiance est désormais établie. Nous décidons d’aller à la rencontre de quelques profils que nous avons ciblés. Nous sommes fin juillet 2025. Et ce jour-là, nous avons rendez-vous avec Alya en tant que client. Malgré un calendrier chargé avec une forte demande des clients, le rendez-vous est fixé à 14 h , dans l’une de ses résidences de travail dans un quartier de la capitale. Après une pluie le matin, c’est finalement à 15 h que nous arrivons. A l’entrée de sa villa qu’elle loue, se trouve une voiture de luxe au garage.

Après 3 minutes d’attente dehors sous le regard des voisins, Alya apparait enfin. Sur la terrasse de sa villa, un poster de coiffure féminine est dressé. Non, nous ne sommes pas dans un salon de coiffure ou dans un institut de beauté. La musique traverse le salon jusque dans la cour. Teint clair, souriante dans une légère tenue transparente, elle nous installe dans son salon en présence d’autres invités. Deux clients, qui attendent chacun son tour devant la télévision. A notre tour, nous sommes conduit dans une chambre parmi les quatre pièces que compte l’appartement.

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Musique en douceur, lumière tamisée dans un décor rose blanc avec une bonne senteur de parfum, nous sommes installé directement dans le lit. Son attitude professionnelle témoigne d’une certaine expérience dans le milieu. Elle réclame déjà la somme convenue que nous tentons de marchander, mais hélas. « Mon frère, ici là, manager oh, client oh, il n’y a pas de rabais, c’est le même prix » lâche-t-elle.

En ce moment précis, elle nous donne dos, puis saisit un sac accroché au mur et y prend un produit liquide de couleur verte et un autre conditionné dans une petite boite ronde qu’elle applique sur sa partie génitale. Nous activons notre micro, caché dans le sac d’ordinateur pendant que le téléphone de la jeune fille ne cesse de sonner. « Ecris-moi sur WhatsApp, je t’envoie la localisation. La porte est de couleur verte et il y a une poubelle juste devant » explique-t-elle aux nouveaux clients. Parfois les discussions tournent mal. « Je t’ai déjà donné mon tarif, si tu ne peux payer, ne me dérange pas » lâche-t-elle, suivie d’ injures avant de raccrocher.

Chaque tentative de question est interrompue par des appels téléphoniques ou des messages WhatsApp. Difficile de dérouler notre questionnaire face à cette demande constante. Après avoir finalement expliqué l’objectif de notre visite, décliné notre identité et payé 30 minutes de son temps, la jeune femme accepte finalement de se confier. Et c’est exactement cette période qu’elle sort un plat pour son déjeuner.

L’argent facile

Alya dit travailler de 15h à 2h ou 3h du matin. Le reste du temps est consacré à son repos.  Ce jour-là, elle a commencé le travail à 14h. Et en à peine 1h de travail, elle avait déjà encaissé plus de 50 mille. « Si je faisais le trottoir, je n’aurais pas eu cette somme en si peu de temps », se convainc-t-elle. Séduite par le train de vie de certaines de ses amies, elle a succombé.

Depuis maintenant 6 ans, la jeune fille de 28 ans a quitté la province pour la Ouagadougou où elle propose ses services qui varient selon le profil du client et la nature du fantasme. « 1 coup plus la fellation coûtent 10 000F. Je fais des plans à 3 avec deux hommes et moi soit deux filles et un homme. Je fais des plans dormants toute la nuit aussi. Il y a sodomie aussi à partir de 35 000F CFA. C’est d’ailleurs ce que beaucoup souhaitent pour satisfaire leur curiosité. Pour ceux qui veulent des rapports sans préservatif, ils doivent payer le double » fit-elle savoir.

Avec ces revenus, la travailleuse du sexe dit générer plus de 2 millions de FCFA le mois. Un montant impossible à vérifier indépendamment. « C’est un travail qui paie. Sinon, je n’aurais pas pu m’offrir une voiture de 8 millions », ajoute Alya comme pour corroborer sa déclaration de bien. A côté de cela, la demoiselle propose des appels vidéo nues à 5000F pour 15mn où elle s’exhibe. Elle affirme en faire au moins 5 par jour.

Justine, une autres géreuse de « bizi», cible  une clientèle particulière. Les hommes mariés d’un certain âge appelés « sugar dady ». Du haut de ses 25 ans, la demoiselle brille dans son teint naturel et présente une forme généreuse communément appelé « apoutchou ».  

Ce que recherchent les clients

Dans un restaurant du quartier Kouritenga où nous avons rendez-vous, elle dit avoir déjà parcouru plusieurs régions du Burkina et certains pays voisins. « Moi, je traite avec les hommes mariés qui ont 3 femmes. Généralement dans la cinquantaine, ils gèrent bien et veulent juste qu’on les flatte. Une soirée avec moi, c’est minimum 100 000 F » dit-elle. Derrière les écrans et les annonces publiées quotidiennement se trouvent des clients aux profils variés, chacun avec ses motivations.

Amidou Ouédraogo ne passe pas par quatre chemins lorsqu’on lui demande pourquoi il sollicite les services des géreuses de « bizi ». « C’est l’envie de gouter quelque chose de nouveau. Surtout que madame a des enfants, maintenant ce n’est plus comme avant. (…) » explique Amidou, marié,  38 ans, deux enfants, avec des détails que nous nous gardons d’écrire.

Il y a aussi des célibataires qui tombent sous le charme d’une silhouette, une photo, une vidéo postée et qui veulent satisfaire leurs fantasmes.  Pour certains, il s’agit d’un calcul.  Abdou par exemple estime que « chez les prostitués, il n’y a pas de dépenses ni d’entretien. Avec 5000F ou 10 000F tu es satisfait », à l’opposé « si tu as une copine, il faut l’habiller, la nourrir, donner son argent de poche et subvenir à certains de ses besoins avant d’avoir le sexe. Aucune responsabilité qu’implique une relation amoureuse.

Les hommes de l’ombre

Entre les travailleuses du sexe et les clients, un autre acteur joue un rôle central : le manager. Il exploite la puissance des réseaux sociaux pour mettre en relation l’offre et la demande. WhatsApp, Facebook, TikTok ou Telegram constituent ses principaux outils de travail. Alya dit passer par des managers pour démarcher ses clients. « Y a des groupes de bizi et de rencontres, gérés par des managers. Je le paie pour qu’il publie mon annonce sur son statut ou dans les groupes. Chaque poste peut me rapporter plusieurs dizaines de clients » explique-t-elle. Ces dits managers ont généralement une vaste communauté qui les suit surtout sur statut WhatsApp. En plus des annonces de bizi, ils y postent également des vidéos pour adultes et des articles comme des sextoys qu’ils vendent.

Par jour, certains managers disent avoir 10 annonces d’hommes ou de femmes moyennant 2000 ou 5000 selon les canaux de publication. Un anonyme avec plus de 15 000 contacts WhatsApp raconte le processus de mise en contact. « Quand tu as un plan, tu me dis que tu veux un mouvement (fille) ce soir. Je capture ton message et je poste en statut. Si quelqu’un regarde et est intéressé, je fais la mise en contact moyennant une commission» relève-t-il.

Ainsi le même numéro de fille ou de garçon peut être distribué à plusieurs dizaines de personne. Ce qui fait une grosse somme pour les proxénètes qui opèrent sur plusieurs réseaux sociaux. « Une jolie minette de 19 ans skinny avec bon cra cherche un gars pour un bon plan ce soir. 15 000F pour 2 coups et pipe », lit-on sur certains statuts.  Ou encore « un boss vient d’arriver à Ouaga pour passer le week-end et souhaite avoir la compagnie d’une belle miss pour la nuitée. Il mise entre 40 et 50K. Une fille propre surtout ». Sur ces sommes, le manager a  une commission.

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Durant une semaine, nous avons observé un manager publier 26 annonces avec une forte demande le weekend. Pour faire un calcul, ce proxénète aura engrangé plus de 52 000F CFA uniquement sur WhatsApp sans compter les commissions variables à récupérer auprès des filles. En dehors de WhatsApp, il y a autres canaux comme Telegram et la vente des nudes et vidéos pornographiques.

Un système qui rapporte gros pour les managers au point que certains, flairant une bonne affaire, prennent l’initiative d’aller démarcher des filles. Sita, n’avait jamais fait ce travail jusqu’à la rencontre avec un manager. « On était dans un supermarché et il est rentré. Quand il m’a vu, il m’a dit que mademoiselle vous êtes très belle et qu’il demande mon numéro. Je lui ai remis mon numéro et après je me suis rendu compte que c’est un manager. Après, il a proposé de me brancher avec un Sénégalais, on se voit pour faire les plans (sexe) et il me donne 300 000F » fait-elle savoir et d’ajouter que « sur les 300 000F, le manager doit couper 100 000F comme commission ».

Au-delà des gains, certains managers exigent du sexe à des filles avant de leur trouver un plan. Au-delà des gains financiers, le phénomène interroge également sur l’évolution des comportements sociaux et des valeurs au sein de la société burkinabè.

La tentation du gain facile

Dans son ouvrage « la prostitution féminine au Burkina Faso : nous sommes tous et toutes responsables » publié en 2016, Dr Lydia Rouamba, chercheure à l’Institut des Sciences des Sociétés (INSS) du CNRST souligne que la prostitution au Burkina Faso ne doit pas être réduite à une fatalité ou à la simple responsabilité individuelle des femmes. Plusieurs raisons expliquent l’expansion de ce fléau « La demande masculine, la banalisation des rapports sexuels tarifés et le silence de la société sont pointés du doigt » a-t-elle écrit.

Une lecture que partage la sociologue Emmanuela Masseni qui soutient que l’explosion numérique contribue à la progression du fléau. Au-delà des drames individuels, c’est tout le système de valeurs qui vacille. « Quand les filles regardent leurs grands-sœurs ont peut-être 100 000, 25.000 par jour, tiennent le dernier téléphone et s’habillent comme elles veulent, elles sont tentées de se lancer aussi. Dans certaines communautés même, la pratique finit même par se normaliser au sein des familles, créant un effet d’imitation tragique entre sœurs ou voisines » déplore-t-elle.

Face à ce constat, la question de la reconversion se pose. Sortir de la prostitution demande un courage immense.  La solution, selon la sociologue serait de passer par « un accompagnement psychologique pour restaurer l’estime de soi, souvent brisée par des années de stigmatisation. En parrainant ces femmes par celles qui ont déjà réussi leur sortie, et en réhabilitant l’effort intellectuel comme modèle de réussite» propose la sociologue.

Les victimes silencieuses

Derrière les revenus impressionnants affichés par certaines filles, se cachent des réalités plus sombres. Violence, rapports non consentis, arnaques et traumatismes psychologiques font également partie du quotidien de la géreuse de « bizi ».

Ghislaine est dans le business depuis 3 ans. 24 ans , fille aînée d’une fratrie de 5 enfants, elle raconte une scène qui l’a tourmente toujours . « On s’est entendu sur 10 000F pour 2 coups avec pipe. Quand le gars s’est déshabillé, c’était gros (son sexe) et quand il a commencé, il était un peu brutal et j’avais mal. Tous les trois condoms ont pété donc on était obligé de continuer sans préservatif et durant près de 2h, il n’a pas joui», se rappelle la jeune fille, le regard perdu.

« Il y en a qui ne sont pas propres, mais tu es obligée de le sucer et leur façon de te faire l’amour, il se dit comme il a payé son argent et tu es comme un objet qui lui appartient, il s’en fout. Parfois on couche avec des jeunes moins âgés parce qu’il a payé. » poursuit Ghislaine, avec une voix empreinte d’amertume. Sans compter ces clients qui refusent de payer après le service.

L’argent est la principale motivation des géreuses de « bizi », Ph : Image générée par Intelligence artificielle

C’est un métier avec son lot de risque. Comme si elle cherchait l’occasion de se soulager de son fardeau, Ghislaine poursuit avec une autre histoire. Elle dit avoir frôlé la mort en 2024 dans une villa qu’elle avait loué avec son amie. Un client les avait alors sollicité pour un plan à 3.

L’homme arrive à 23h. Dans une apparence peu rassurante, la jeune fille dit avoir senti le danger dès les premiers instants. « Quand il est rentré, je voulais me soulager, il m’a dit de ne pas le faire, d’un ton menaçant car il ne souhaite pas que l’on touche de l’eau. Puis, il a laissé expressément voir une arme et cela nous a déstabilisées avant de nous prendre toutes les deux au lit. Il n’a rien payé et après cela, je suis tombée malade deux mois. J’ai dû aller au village pour me soigner » relate-t-elle.

Quand la santé devient le prix

Rachida, une fille venue de Fada N’Gourma pour travailler dans une boite de nuit à Karpala, avoue. Elle n’est pas fière d’elle-même. « Dès fois je me regarde et je pleure. A plusieurs reprises, j’ai essayé d’arrêter, mais je ne peux plus. Et tout ce que je fais, rien ne marche depuis que je gère bizi. Suis-je maudite peut-être », se désole Rachida.

Bien de filles glissent également dans la drogue pour tromper la fatigue.  « Des fois j’ai trois gars ou plus en une nuit et avec la fatigue du boulot je fume la wide (drogue). Ça me donne de l’inspiration et en plus je ne sens pas la fatigue », confesse Rachida.

Pourtant, cette consommation de stupéfiants crée une dépendance et augmente le risque de maladies. « Vous vous retrouvez à être tout le temps fatigué. Et en même temps vous dégradez votre état de santé physique et psychique. Et la personne est vulnérable aux overdoses. C’est-à-dire que plus vous rentrez dans le cercle vicieux, plus vous êtes obligé souvent à un certain moment d’augmenter la dose pour pouvoir tenir » ausculte le médecin de santé publique internationale Dr Karim Kombasseré.

Outre cela, le fait de multiplier les rapports sexuels avec différents partenaires sans protection ouvre également la porte des infections sexuellement transmissibles. Et à cet effet, des études réalisées par l’OMS en 2022 estiment à plus de 8 millions de nouveaux cas de syphilis par exemple avec plus de 630 000 décès liés au VIH chaque année.

La traque des réseaux

Si la prostitution elle-même n’est pas formellement interdite au Burkina Faso, certaines pratiques qui gravitent autour de cette activité tombent sous le coup de la loi. C’est notamment le cas du proxénétisme, particulièrement présent dans l’écosystème numérique du « bizi » qui est le fait d’aider, d’assister, de protéger la prostitution d’autrui ou d’en tirer profit.

Certaines filles avouent consentir des relations sexuelles sans protection, Ph : Image générée par Intelligence artificielle

Selon l’article 533-22 du Code pénal « le proxénétisme est puni d’une peine d’emprisonnement allant de 3 à 10 ans et d’une amende d’un à six millions de FCFA » explique le chargé de communication de la brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité (BCLCC), Aimé Ouédraogo. Il ajoute que les photos intimes confiées aux proxénètes sont parfois utilisées à des fins de chantage. « Il y a eu des cas aussi où des filles ont voulu quitter ce milieu mais continuent d’être menacées avec des images compromettantes. Certaines vont jusqu’à se donner la mort ou se suicider », prévient le chargé de communication de la BCLCC.

Dans un communiqué publié le 27 juin 2026, le Procureur du Faso près le Tribunal de grande instance Ouaga II a annoncé le démantèlement d’un réseau impliqué dans des faits présumés de proxénétisme, de racolage, de traite de personnes mineures, de pornographie infantile et de blanchiment de capitaux. Cette annonce fait suite à un reportage radiophonique que nous avons réalisé et diffusé en mai 2026.

L’enquête a révélé l’existence de plusieurs groupes WhatsApp utilisés pour mettre en relation clients et travailleuses du sexe, mais aussi pour la vente de produits illicites. Au total, 22 personnes ont été interpellées et déférées devant la justice. Le parquet indique par ailleurs que plusieurs suspects étaient membres de plus de 200 groupes WhatsApp dédiés à ces activités et promet de renforcer la répression face à l’ampleur du phénomène.

Faïshal Ouédraogo