Faux permis au Burkina ou quand la corruption prend le volant

Faux permis au Burkina ou quand la corruption prend le volant

Avoir un permis ne veut pas toujours dire savoir conduire. Au Burkina, la fraude autour de ce document alimente l’insécurité routière et met en circulation des conducteurs parfois mal formés, voire pas formés du tout. Derrière ces permis obtenus hors des règles, il y a des complicités, des arrangements et un danger pour tous les usagers de la route.

À la Direction générale des transports terrestres et maritimes (DGTTM), l’aveu est rare, mais il a le mérite d’être clair. « C’est quelque chose qui est réel. C’est une perception de la corruption. Il faut noter qu’il y a plusieurs niveaux », reconnaît Baowedmanégré Zoungrana, directeur de la circulation routière et de la normalisation à la DGTTM. Cette corruption autour du permis de conduire apparaît comme un maillon de plus dans la chaîne des causes de l’insécurité routière.

Le problème ne se limite pas à quelques faux documents grossièrement imités. Selon la DGTTM, il existe au moins trois formes de fraude. La plus redoutable est celle du « vrai-faux permis ». Un document authentique dans sa forme, enregistré dans le système, mais obtenu par un candidat qui n’a jamais mis les pieds dans une auto-école. Son dossier a été introduit par un intermédiaire complice. Le permis est valable en apparence, mais son détenteur n’a reçu aucune vraie formation.

Lire aussi : Le casse-tête de la quête du permis de conduire

La deuxième forme de fraude est plus classique. Celle des faux permis fabriqués par des réseaux criminels capables de reproduire des documents officiels pour tromper les contrôles de routine. La troisième concerne des candidats qui ont suivi normalement leur formation, mais à qui l’on remet au final un document non conforme, sans qu’ils s’en rendent toujours compte. Au bout du compte, le résultat est le même. Des conducteurs se retrouvent sur la route avec un permis qui ne garantit pas leur aptitude réelle à conduire.

Mais pourquoi autant de candidats se laissent-ils tenter ? Pour Issouf Paré, secrétaire aux études et enquêtes du Réseau national anti-corruption (RENLAC), l’urgence joue un rôle important. « Il y a le fait que les gens n’ont pas le temps », dit-il. Mais ce n’est pas tout. Il décrit aussi un système où certains candidats, pourtant capables, se voient recalés plusieurs fois pour de petites erreurs, jusqu’à céder à la corruption. « Il y a des gens qui vous disent : moi, j’ai fait plusieurs fois, pour des petites erreurs on me recale. À chaque fois que je viens pour faire l’examen, je dois payer », rapporte-t-il. Et lorsque les échecs s’accumulent, certains préfèrent céder.

À cette pression s’ajoutent les lenteurs administratives. Certains candidats passent des heures à attendre, parfois dès 2 ou 3 heures du matin, pour simplement espérer déposer un dossier. Dans cet environnement, les intermédiaires prospèrent. Ils rodent autour des guichets, promettent de faire gagner du temps et exploitent le découragement des usagers. Issouf Paré le dit sans détour : « quand il y a un intermédiaire, c’est que forcément, il y a un filon, il y a des complicités à l’interne ». Sur le terrain, Abdoul Moumini Nassouri, chargé des enquêtes du RENLAC, décrit une scène devenue banale : « Dès que vous arrivez au parking, on vous accoste déjà : si tu veux avoir rapidement, il faut passer par moi. Sinon tu peux faire trois mois sans avoir ton permis. »

Des conséquences sur la route

Cette fraude se paie sur la route. Pour Moumini Koudougou, président de l’association Zéro Goutte de Sang sur la Route, il suffit d’observer la circulation pour comprendre l’ampleur du problème. « Il n’y a même pas besoin d’aller jusqu’aux accidents, juste regarder la manière de circuler des gens », dit-il. Il décrit des conducteurs qui ignorent les panneaux. Certains roulent à 130 km/h sur une route limitée à 90, ou ne maîtrisent même pas les règles de dépassement. Des signes d’un apprentissage raté selon lui.

Les chiffres avancés par la DGTTM viennent renforcer cette inquiétude. Selon Baowedmanégré Zoungrana, « 90 à 91 % » des accidents de la circulation sont liés au comportement humain. Excès de vitesse, dépassements défectueux, non-respect des feux tricolores, téléphone au volant…

Face aux critiques, la DGTTM promet des réformes. Parmi elles, une grille standardisée d’évaluation pour les examens pratiques, avec une note sur 20 remise au candidat à la fin de l’épreuve. Il s’agit d’en finir avec « l’humeur de l’examinateur ». L’administration annonce aussi la digitalisation des inscriptions et de l’examen théorique. Il est aussi prévu le déploiement de nouveaux examinateurs pour réduire les délais d’attente.

Mais sur le terrain, le scepticisme reste fort. Beaucoup disent avoir déjà entendu des promesses similaires. Et pendant ce temps, les réseaux continuent d’exister, les intermédiaires prospèrent et les routes continuent d’absorber leur lot de drames.

Yvette Nadège Mossé