Mécanicien, agriculteur, chef coutumier. Dans le Kouritenga, région du Nakambé, Naba Yemdé assume ces trois vies sans en faire une fierté. Depuis près de trois décennies, cet homme règne autrement. Le sceptre dans une main, la houe dans l’autre, il partage son quotidien entre les responsabilités coutumières et le travail de la terre.
Il est près de 10 heures ce matin-là. Les audiences sont terminées au palais. Naba Yemdé monte dans sa Nissan et prend la route. Vingt kilomètres plus loin, le chef coutumier redevient agriculteur. « Les villes ne sont pas le paradis. Tout ce qu’on cherche là-bas, on peut l’avoir ici », se convainc le roi, avant d’ajouter que « l’être humain aura toujours besoin de manger. L’agriculture ne disparaîtra jamais ». Presqu’une profession de foi en la terre.
Tout commence en 1997. Alors qu’il est élève en classe de terminale, le destin bascule. Le choix des ancêtres se porte sur lui. À dix-huit ans, le jeune homme est appelé à assumer la charge coutumière sur la terre de Kourita. Cette responsabilité redessine à jamais le cours de sa vie.
Dès lors, il tourne le dos aux privilèges attachés à son rang. Il choisit de poursuivre ce qu’il considère comme un héritage familial : l’agriculture. « Je pourrais dire que c’est une passion et un héritage à la fois », confie-t-il sous l’ombre généreuse d’arbres.
Un héritage perpétué
Chez lui, l’agriculture est une affaire de lignage. Grand-père, père, tous producteurs. Lui y ajoute ses propres idées, ses outils et une ingéniosité forgée au fil du temps. « Il a commencé au rez-de-chaussée, sans même un âne pour cultiver. Aujourd’hui ce n’est plus un agriculteur, c’est un agrobusinessman », confie fièrement un collaborateur qui l’a vu évoluer, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des agriculteurs les plus équipés de sa région.

Sur ses parcelles, la logique est claire : produire, diversifier, expérimenter. Patates douces, choux, tomates, piments, aubergines, riz, mil, maïs et depuis un an, la pisciculture. Le tout sur près de 70 hectares dans plusieurs villages du royaume de Kouritenga. Gounri, Djalgaye et Baskouré. « Ici, trouver un grand espace d’un seul tenant, ce n’est pas évident », glisse-t-il.
Au palais, il règle des conflits, surtout fonciers. Dans les champs, il en oublie presque la lourdeur. « Ça me permet de me distraire des problèmes du palais », dit-il simplement. « Il est agriculteur, mécanicien et chef coutumier », s’exclame son épouse. Trois identités que l’on découvre dès l’entrée dans son garage. Motos-pompes, tracteurs, outils conçus sur mesure. Le chef met lui-même les mains dans le cambouis.
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Son calendrier est planifié avec rigueur. Les mardis, jeudis et dimanches, il se consacre à trancher surtout les litiges fonciers opposant ses sujets. Ici, « Près de 90% » des différends concernent la terre, précise le chef qui, souvent, n’hésite pas à descendre lui-même sur le terrain, topomètre en main. Les autres jours, il est au champ ou répare un moteur défaillant.
De la simple maintenance, il est depuis passé à la conception. Il fabrique aujourd’hui ses propres outils, pour former les buttes, enfouir l’herbe dans le sol. « J’ai appris à réparer petit à petit », raconte-t-il. Un notable précise qu’« il lui arrive de passer toute la nuit sur une machine sans même toucher à son téléphone ».

Dans ses champs, les arbres hérités sont conservés. Pas question de tout raser. « Ce sont des espèces que je n’aime pas voir disparaître », précise le chef. Ici, l’agroécologie n’est pas un concept à la mode, mais une pratique de bon sens. Engrais organiques, enfouissement de la biomasse, irrigation maîtrisée.
Son épouse, enseignante de profession, est un grand soutien du roi. « Pendant les vacances, je laisse la craie, je laisse le bic et je suis au champ », précise-t-elle.
Un exemple qui inspire
Dans la région, son modèle crée de saines émulations. Un collaborateur fonctionnaire confie avoir créé ses propres rizières sous son influence. « Le fait d’être à côté de lui, il nous a tous motivés », reconnait-il.
Sa notoriété dépasse désormais les frontières de son royaume. Le projet de résilience du système alimentaire en Afrique de l’Ouest l’accompagne dans la production de la patate douce. Pour le chef d’antenne régionale du projet, Justin Kanla, le chef est un modèle d’engagement. « Au-delà de la casquette de chef traditionnel, on voit qu’il a beaucoup d’autres compétences. Il emploie pas mal de jeunes. Ce sont des initiatives bonnes à encourager », témoigne Justin Kanla.
Justement, malgré ce tableau presque parfait, des défis sont bien présents. Naba Yemdé veut conquérir maintenant l’eau. « C’est une zone très aride. Les forages que j’ai n’ont pas des débits très importants pour l’irrigation », remarque-t-il. Pour Naba Yemdé, la terre ne trahit pas celui qui la travaille. Reste à dompter l’eau, son dernier grand défi.
Yvette Nadège Mossé
