À la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), on ne les appelle pas des détenus, mais des enfants. Dans le quartier des mineurs, une vingtaine d’adolescents âgés de 14 à 18 ans vivent au rythme des ateliers, des cellules et des consignes strictes. Vols, vols aggravés, mauvaises fréquentations, manque d’argent : leurs parcours présentent de nombreuses similitudes. Mais derrière les barreaux, une autre histoire s’écrit, celle de jeunes qui apprennent un métier pour tenter de reconstruire leur avenir.
La lourde porte métallique se referme dans un bruit sec. Derrière elle, une autre attend encore. Entre les deux, des gardes armés veillent, immobiles. À mesure que l’on avance dans les couloirs de la MACO, le bruit de la ville s’éteint. Le silence s’installe, dense, presque pesant, à peine troublé par quelques voix qui montent des cellules de cette muraille à proximité du parc urbain Bangr-Wéogo. Le quartier des mineurs apparaît enfin.
Deux cellules abritent ces adolescents. Les lits métalliques portent les traces du temps. Certains jeunes restent assis, la tête soutenue par les mains, d’autres échangent à voix basse. Tous relèvent la tête à l’arrivée des visiteurs. Leurs regards parlent avant leurs mots. Il y a de la curiosité, de la méfiance et parfois de la gêne. Chez certains, l’envie de raconter. Chez d’autres, un silence plus lourd que les murs. Ici, la prison a retiré la liberté, mais pas entièrement les projets.

Derrière chaque histoire, une même fragilité affleure : celle d’adolescents qui reconnaissent leurs fautes sans toujours parvenir à retracer le chemin qui les a conduits jusqu’ici.
L’un d’eux, détenu depuis août 2025, nous plonge dans son quotidien, fait d’une routine presque mécanique : « Je me réveille, je me douche, je me brosse les dents. Après, je vais au tissage. Le soir, on regarde la télévision avant de rentrer dans la cellule à 19 h ».
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Il raconte cela sans l’ombre d’une complainte. Le tissage rythme désormais ses journées. Il confectionne des pagnes traditionnels, des sacs, des bracelets et d’autres objets artisanaux. En parallèle, il suit des cours d’alphabétisation et des séances d’instruction religieuse. Mais lorsque la question porte sur ce qu’il dirait aux autres enfants s’il retrouvait un jour la liberté, sa voix change.
« Il ne faut jamais prendre ce qui ne t’appartient pas. Écoutez vos parents. Si vous venez ici, vous comprendrez que personne ne souhaite vivre cela. Ici, on ne va pas t’insulter, on ne frappe pas, mais toi-même tu vas comprendre ! »
Certaines histoires sont marquantes même pour les surveillants. Le responsable de la sécurité des mineurs se souvient d’un adolescent arrivé à l’approche des fêtes de fin d’année 2025. « Ses parents vivaient dans une grande précarité. Ils ne pouvaient pas lui acheter une tenue de fête. L’enfant est allé casser une boutique pour trouver de quoi s’habiller. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé ici », se rappelle-t-il, avant de poser cette question : « Si cet enfant avait pu avoir une tenue comme les autres, serait-il allé commettre cette infraction ?».
« L’erreur vient de moi »
Ce que l’on observe entre ces murs n’est pas un phénomène isolé. Les statistiques judiciaires disponibles montrent que la délinquance juvénile enregistrée par la justice burkinabè a connu une progression. 188 mineurs impliqués dans des affaires pénales en 2000, contre 349 en 2018.
Quelques mètres plus loin, à un angle mort du grand mur de leur chambre d’infortune, l’expression « mauvaise compagnie » revient comme un refrain.

Le regard hagard, cet autre adolescent purge sa peine depuis maintenant deux ans. Il a eu ses 18 ans ici même, derrière les barreaux. La voix tremblante, il ne cherche ni à se justifier ni à accuser les autres. Avant son incarcération, il était élève en classe de troisième. Son année scolaire s’est arrêtée ce jour-là, l’empêchant même de composer ses examens. Depuis plusieurs mois, lui aussi apprend le tissage. Mais son ambition affichée perce les murs de cet atelier.
« Si je sors, je veux retourner à l’école pour passer mon examen, chercher du travail et travailler honnêtement. J’ai retenu qu’il faut écouter les conseils des parents et des personnes âgées », dit-il. À 18 ans, son plus grand rêve n’est ni de gagner vite de l’argent ni de partir ailleurs. Il veut simplement reprendre une vie interrompue.
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À quelques pas de lui, un autre adolescent de 16 ans nous confie une histoire différente, mais dont l’origine semble presque identique. Il était commerçant à Rood Wooko, le grand marché de Ouagadougou. Il vendait des chaussures et des vêtements avant de tomber dans les mailles de la justice pour vol aggravé.
« Quand on n’est pas stable financièrement, on cherche des solutions, et ça finit comme ça », souffle-t-il. Depuis neuf mois, ses journées se déroulent entre les murs de cette prison. Mais ce qu’il vit de plus difficile n’est pas seulement la détention. C’est l’absence.

« Depuis que je suis ici, mes parents ne sont jamais venus », regrette le jeune détenu. Pourtant, il ne leur en veut pas : « L’erreur vient de moi. Si je sors, je vais reprendre mon commerce. »
Un autre adolescent baisse les yeux lorsqu’il évoque son père. « Il était en voyage. J’ai suivi des amis. On est allés voler. C’était ma première fois », se rappelle-t-il. Ses complices sont aujourd’hui libres. Lui est resté. Sa seule préoccupation désormais est de purger sa peine et de se reconstruire : « Je veux juste travailler pour devenir quelqu’un d’autre. »
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Cet autre condamné a soufflé sa dix-huitième bougie derrière les murs de ce quartier des mineurs. Détenu depuis seulement trois semaines, il connaît pourtant bien la MACO. Il y avait déjà connu la prison en tant que récidiviste de vol aggravé. Les premiers jours ont été les plus éprouvants. « Au début, j’avais peur. Peur des lieux, des autres. Peur aussi d’être réduit à une simple étiquette de prisonnier », confie-t-il en langue nationale d’une voix calme.
Peu à peu, cette peur a laissé place à une autre réalité : l’apprentissage. Avant son arrestation, il était apprenti dans un garage où il apprenait la mécanique automobile depuis près de deux ans. À la MACO, il s’est tourné vers la couture. « Ici, j’apprends la couture et je repasse les tenues. Quand je sortirai, je continuerai ce métier», promet-il en rappelant que lui et ses amis ont volé de l’argent, une moto et une chèvre.

À quelques mètres des cellules, le bruit étourdissant des métiers à tisser remplace le silence des dortoirs. Assis devant leur ouvrage, plusieurs adolescents répètent les mêmes gestes avec concentration et habileté. D’autres s’affairent à confectionner des sacs, des bracelets ou des porte-clés.
Ici, chaque objet terminé représente une compétence acquise, une utilité retrouvée, peut-être même une chance de recommencer autrement. Pour beaucoup de ces jeunes, l’apprentissage d’un métier est devenu la première perspective concrète depuis leur incarcération.
« L’essentiel, c’est qu’ils apprennent un métier. »
Dans un autre atelier, les odeurs d’huile de moteur et de métal chauffé remplacent celles des cellules. Des moteurs démontés côtoient des motos en réparation. Les mineurs y apprennent les bases de la mécanique automobile et motocycliste. Le formateur observe chacun de leurs gestes.
« Avec les mineurs, nous faisons beaucoup de choses. Certains préfèrent travailler sur les véhicules, d’autres sur les motos. Il y en a même qui apprennent le lavage des engins. L’essentiel, c’est qu’ils apprennent un métier », explique le formateur.

Il faut leur redonner des habitudes de travail, de discipline et de confiance. « Nous les considérons comme nos propres enfants. Nous discutons beaucoup avec eux et essayons de leur montrer qu’ils peuvent sortir d’ici avec un savoir-faire », poursuit-il.
L’expérience lui a appris qu’un adolescent laissé à lui-même s’investit rarement spontanément dans une formation. Alors, il faut le motiver. Les éducateurs parlent avec eux de leurs erreurs, de leurs projets, de leurs peurs. Ils parlent surtout d’avenir.
Au service social, le discours est le même. Pour l’inspecteur d’éducation spécialisée et responsable du service social de la MACO, « la prison ne doit jamais être une fin » et l’assistance est à plusieurs niveaux.
« Notre rôle est de les accompagner à chaque étape. Nous produisons un rapport d’enquête sociale, qui est une pièce du dossier des mineurs, sans laquelle généralement on ne juge pas, et nous participons aussi à leur audience. À l’issue d’une audience, le mineur peut être remis à ses parents pour une meilleure éducation, ou bien il peut être placé dans un centre de réinsertion sociale, ou encore il peut être condamné, dans le pire des cas », note le responsable du service social de la MACO. Il indique que lorsque l’enfant est libéré, son service l’aide à retrouver sa famille et à reprendre une vie normale.
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Dès leur arrivée, les mineurs sont invités à choisir un métier. Pour certains, c’est une découverte. Pour d’autres, la continuité d’un apprentissage entamé avant l’arrestation.
« Nous faisons tout pour leur inculquer des valeurs positives. Certains sont malheureusement récidivistes et peuvent influencer les autres. Notre travail consiste aussi à casser cette dynamique et à convaincre chacun de préparer son avenir », explique-t-il.

Au moment de notre passage, 25 jeunes garçons âgés de 14 à 18 ans étaient hébergés dans le quartier des mineurs. Mais la réinsertion ne dépend pas uniquement de la prison. L’implication des familles reste un défi majeur.
« Beaucoup de parents sont difficiles à joindre. Certains ne viennent jamais rendre visite à leur enfant », regrette le responsable du service social, en écho aux confidences des adolescents rencontrés.
Le défi de l’après prison
L’effort fourni à l’intérieur de la MACO se heurte souvent aux failles de l’après-prison. Une étude universitaire menée en 2025 par le chercheur et travailleur social Thiéni Hama, intitulée Insertion socioprofessionnelle et adaptation des mineurs incarcérés : le cas de la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou », relève un décalage entre les réformes et les pratiques.
Il note que le suivi post-libération reste insuffisant, tout comme l’implication des moniteurs dans le perfectionnement des mineurs après la détention. Le chercheur relie cette lacune aux contraintes budgétaires liées à la crise sécuritaire et à un manque de volonté politique. Il documente aussi le cas d’un mineur multirécidiviste dont le retour répété en détention interroge les mécanismes de suivi et d’accompagnement des mineurs placés dans les centres de réinsertion sociale.
En quittant le quartier des mineurs, les lourdes portes métalliques se referment une nouvelle fois derrière nous.
Ces adolescents ont enfreint la loi. Mais une fois leur peine purgée, une autre question se pose : la société leur laissera-t-elle réellement la possibilité de devenir les adultes qu’ils disent vouloir être ? La prison peut sanctionner une faute. Elle ne peut, à elle seule, construire un avenir.
Yvette Nadège Mossé
