Segbnonma Nikiéma, des forêts ivoiriennes aux pépinières de Ouagadougou
Segbnonma Nikiéma dans son environnement de travail, 13 août 2026, Ouagadougou, Studio Yafa

Segbnonma Nikiéma, des forêts ivoiriennes aux pépinières de Ouagadougou

À 6 heures du matin, Segbnonma Nikiéma, 63 ans, est déjà au milieu de ses plants. Depuis plus de vingt ans, ce pépiniériste a fait des arbres son métier et sa raison de se lever chaque matin. Une passion qui a germé en Côte d’Ivoire avant de grandir et de fleurir à Ouagadougou. Dans une activité où les coûts augmentent et où les clients changent de goûts, il s’adapte.

En cet après-midi,  au quartier Wayalghin de Ouagadougou,  non loin du canal, le bruit de la circulation routière contraste avec le calme qui règne dans les pépinières que l’on peut apercevoir à partir du bitume. Sous un arbre, un homme est affairé. Devant un monticule de terre, il remplit de terre des sachets, avant de placer soigneusement des plants de cocotier. Il tasse ensuite, ajoute encore de la terre et dépose. Le scénario se poursuit, presque mécanique.

Le pépiniériste Segbnonma Nikiéma vit pleinement sa passion pour les arbres, 13 août 2026, Ouagadougou, Studio Yafa

La casquette est bien vissée sur sa tête. La sueur perle sur son visage qui porte des balafres ethniques. Segbnonma Nikiéma est au travail. En cette saison des pluies, le rythme de travail est soutenu. Alors, malgré ses 63 ans, que son visage ne laisse guère deviner, il faut trouver la force pour ne pas rater cette période d’opportunités. « Entre juillet et août, le marché est bon. Si cette période passe, ça devient compliqué parce qu’à partir de septembre, les gens pensent à comment préparer la rentrée plutôt qu’à planter des arbres », explique-t-il.

Du lever au coucher du soleil, il est présent en ces lieux.  « Si vous me cherchez chez moi à la maison, c’est difficile de me voir. Si je prie le fadjr, je prends la route pour ici. 6 h, je suis sur place. Et le soir à 18 h, je pars. Rester ici me plaît beaucoup », admet Segbnonma qui ajoute que rester au milieu des arbres lui procure la santé.

Une vocation née en Côte d’Ivoire

C’est plus qu’un travail pour celui qui a appris à aimer les plantes depuis la Côte d’Ivoire. « J’ai vécu en Côte d’Ivoire dans un environnement boisé, et cela me plaisait beaucoup. J’ai fait Gagnoa, ensuite Daloa et Saïoua. Quand je suis revenu en 1991, je me suis lancé dans cette activité », dit-il, tout en précisant qu’il a fait le manœuvre sur plusieurs chantiers avant de se lancer dans le domaine des arbres.  

Sans formation ni accompagnement, il apprend en observant le travail des forestiers, puis en expérimentant lui-même les boutures et les périodes de préparation de chaque espèce. Les débuts n’ont pas été simples, admet-il. « On parcourait la zone du bois et certaines cités pour prélever ou ramasser les plantes qu’on coupait et on venait faire des boutures pour revendre », se rappelle le natif de Komki-ipala, commune rurale située à une trentaine de km à l’ouest de Ouaga.

Même si la vente des plantes lui permet de vivre, l’amour des plantes l’amène, surtout en cette période des pluies, à faire des dons à des établissements scolaires ou à des connaissances. « C’est ça qui m’a marqué, de voir les arbres que j’ai donnés gratuitement. Quand je passe et je vois les arbres qui ont grandi, je suis fier. C’est vraiment un motif de fierté », dit-il, avec émotion.

Un métier en constante mutation

Contrairement à ce que les non-initiés pourraient penser. Le travail de pépiniériste n’est pas figé. Au fil des années, Segbnonma a dû s’adapter à l’habitude de plantation des clients. Il y a deux décennies, ce sont les eucalyptus, les plantes de clôture comme les arbres épineux qui étaient plus vendus.  « Maintenant, ce sont les arbres fruitiers, notamment les manguiers, les goyaviers, les tangelos, les citronniers qui se vendent bien », précise le pépiniériste.

Une autre tendance s’installe selon lui. Les propriétaires de grands terrains misent depuis quelques années sur les plantes locales médicinales. « Je me dis que c’est parce qu’on est en train de perdre nos forêts que les gens s’intéressent à ces arbres, sinon ça va disparaître », analyse l’ancien manœuvre.

En plus du changement des habitudes des consommateurs, il faut aussi composer avec la hausse du prix des intrants. Segbnonma, devant le monticule de terre, nous explique qu’à ses débuts, la charrette de terre coûtait 500 ou tout au plus 600 F CFA. « Actuellement le chargement de taxi-moto est à 3000. Il faut deux charrettes pour remplir un taxi-moto. Ce matin, j’ai pris ce lot de 100 sachets à 3000, avant c’était l’unité à 5 f, puis 10 f », détaille-t-il, comme pour répondre aux clients qui estiment le prix des plants de plus en plus cher.

La générosité au-delà du commerce

Alors que nous nous entretenons avec le propriétaire des lieux, un homme parcourt la pépinière. Muni d’un sac, il prélève des feuilles et lance des boutades à l’endroit de Segbnonma Nikiéma. C’est un ami de longue date venu chercher des feuilles de Vernonia colorata (communément appelé Koa safana), d’eucalyptus et autres, pour traiter son paludisme. Antoine Tigawané dit apprécier la générosité de son ami qui, selon lui, place l’humain avant le gain.  « On se connait depuis plus de 20 ans. J’achète les arbres chez lui, et je le recommande aussi à certaines personnes qui ont besoin d’arbres. Il aide vraiment les gens, quand tu viens demander seulement, il donne. Il cherche l’argent, mais c’est surtout l’aspect humain que j’apprécie », dit-il.

Antoine Tigawané un ami de longue date du pépiniériste, 13 août 2026, Ouagadougou, Studio Yafa

Modeste Ouédraogo, lui, s’occupe de la pépinière de son père qui se confond à celle de Segbnonma. Depuis 10 ans, il côtoie son collègue. À l’écouter, c’est un voisinage fondé sur la confiance.  « Quand je suis absent, c’est lui qui vend mes plantes et quand il va faire ses courses, c’est moi qui vends ses plantes. Je vais souvent le voir pour approfondir mes connaissances. Et quand j’emmène quelque chose qu’il ne connait pas aussi, il vient me demander », apprécie Modeste.

Contrairement à son voisin qui a remis sa pépinière à son fils, Segbnonma Nikiéma, lui, n’a pas réussi à transmettre la passion des arbres à son fils aîné qui a préféré aller descendre dans les trous d’orpaillage. « Les enfants ne savent plus patienter. Ils veulent manger rapidement, alors que ce n’est pas ainsi. Ils trouvent que l’argent des arbres est lent et c’est pas beaucoup », résume-t-il, en riant, sans se plaindre. En attendant, lui continue de vivre sa passion, malgré les deux opérations qu’il a subies. Son visage s’illumine alors qu’il se met à citer les plants qu’il a dans sa pépinière … Palmier Licuala, palmier triangle, palmier royal, goyavier thaïlandais, cordeline, Kalanchoe, manguier, cacao, colatier, avocatier…

Tiga Cheick Sawadogo

Ismaël Barro ( Stagiaire)