À Banfora, des élèves du Louis Querbes s’initient à l’art de convaincre
Le club d'art oratoire en action, Ph : Studio Yafa

À Banfora, des élèves du Louis Querbes s’initient à l’art de convaincre

Chaque jeudi, dans la matinée, les tribuns, les éloquents, les voix d’or et les reuters se réunissent pour affiner leur stratégie, aiguiser leur verbe, renforcer leur confiance à défendre leurs idées par la parole. Le club d’art oratoire de l’Etablissement Louis Querbes à Banfora, dans la région des Tannounyan, forme des jeunes à dompter la peur de parler en public. Les membres de cette famille d’art oratoire se préparent à être des leaders qui portent avec distinction leur conviction et la voix de leur communauté.

Ambiance particulière dans une salle de classe de l’Etablissement Louis Querbes de Banfora. Pas de professeurs devant les élèves qui administrent un cours. Encore moins des élèves en plein devoir ou exercice. Devant ses camarades, un jeune garçon se tient. Il lance des cris de ralliement qui sont repris par toute la classe. Ok ? commence Amadou Derra. La classe reprend en chœur : « Ok. » Are you ready? revient-il. Yes, répond-on. Qui sommes-nous ? continue-t-il. Des speakers entonnent ses camarades.

A partir de là, les réponses sont données par groupe. Quand Amadou lance, Tribun, un groupe répond : « La parole suffit ». Eloquent, dit-il, la réponse du groupe concerné : « Les mots ont du feu ». La voix d’or, enchaine-t-il, « la beauté persuade », rétorque-t-on. Reuters ! rempile celui qui semble être un chef d’orchestre, « la puissance de la parole ».

Le groupe des éloquents est constitué des plus jeunes, Ph : Studio Yafa

« La salle doit trembler », glisse d’une voix ferme celui qui est visiblement le coach. Amadou reprend la parole et lance cette fois : « Notre devise », tout en chœur la salle répond, « Penser, Oser, Agir ». Nous sommes à une séance du club d’art oratoire. Depuis plusieurs années, chaque jeudi entre 9 h et 11 h, le club se réunit pour apprendre l’art de la parole en pratique.

Une maison à plusieurs étages

Richard Soro est enseignant de philosophie dans l’établissement. C’est également lui le coach de ces apprentis de la parole. Il indique que le club d’art oratoire est divisé en maisons, en fonction des classes. Par exemple, les tribuns sont composés des élèves de la classe de 4ᵉ. Quand le chef du club lançait certains cris de ralliement, il s’adressait à chacune des maisons. « Les tribuns, avec leur charisme, sont censés rallier les tribunes à leur cause. Si on a besoin d’ameuter une foule, c’est leur job », explique-t-il.

Richard Soro en pleine séance de coaching, Ph : Studio Yafa

Quant aux éloquents, ce sont les élèves de la 6ᵉ et de la 5ᵉ.  « Ce sont nos apprentis chauffeurs. Ils apprennent à maitriser les bases de la parole. C’est le soubassement », poursuit-il.

Dans les rangs des Voix d’or, on retrouve les élèves de la classe de 2nde. « Ils ont déjà les rouages du métier et doivent donner un peu plus de finesse à leur manière de faire. Transmettre un message ne suffit pas, il faut le faire avec élégance . La beauté suit, l’habillement suit, la voix suit », décortique Richard Soro.

Tamini rappelle les postures de prise de parole en public, Ph : Studio Yafa

Enfin, les reuters se recrutent parmi les élèves de la 1ᵉʳᵉ. « Ce sont les mentors du club. Généralement ce sont des élèves de 1ere : Quand nous avons des débats à l’extérieur, c’est d’abord sur eux que nous comptons », note le coach. Les élèves en classe d’examens, 3ᵉ et terminale, ne font pas partie du club, pour leur permettre de se préparer à leurs examens de fin d’année.

Se donner plus de chances pour l’avenir

Après la séance en classe, le groupe poursuit à l’extérieur. Les jeunes forment un cercle. Un sujet de discussion préalablement choisi et sur lequel ils ont travaillé est débattu. Tour à tour, certains membres se mettent au milieu et défendent leur position. Après chaque passage, ses camarades portent un regard critique sur sa prestation. Structuration du discours, posture, voix…tout est décrypté.

Quelle est la bonne posture pour prendre la parole, demande le coach Richard Soro. Tamini se propose de répondre. «Il faut sentir le sol, garder le buste bien droit et fixer le regard, en balayant parfois l’auditoire. Enfin, la voix doit être forte et intelligible. », rappelle la jeune fille.

Nouria Traoré se prépare déjà à être avocate, Ph : Studio Yafa

En classe de 6ᵉ, Nouria Traoré est membre du club. Dès ses premières semaines dans ce nouvel environnement d’apprentissage, elle a senti une timidité qu’elle a voulu très vite combattre. Pour elle qui veut être avocate, la parole est une arme pour plaider. Déjà elle dit constater un net changement en classe. « Ça m’aide même en classe. Je veux maîtriser ma peur. Je veux devenir avocate. Pour débattre et savoir défendre mes clients », dit-elle d’une petite voix.

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Elle, veut devenir experte-comptable. Un domaine a priori du chiffre, mais où la parole est tout aussi importante. Alors Salimata Larissa Yé est très engagée dans le club. « Je veux bien m’exprimer en public. Quand tu t’exprimes bien en public, tu n’as peur de rien. Je sens déjà un grand changement au quotidien, en classe comme à la maison. C’est vrai que je veux devenir experte-comptable, mais je veux aussi être une femme leader, une femme engagée pour la cause des femmes », dit-elle avec conviction.

Salimata Larissa Yé veut être une voix pour la cause de la femme, Ph : Studio Yafa

Ancienne pensionnaire de l’Etablissement Louis Querbes, Nathalie Traoré, de son nom d’artiste Thaliane, a été une membre active du club. Elle reconnaît que ce fut une belle expérience qui sert dans sa vie d’artiste et de femme engagée. « Ça m’a beaucoup aidé à connaitre mes capacités en termes d’écriture. C’est formateur. On nous a appris à prendre des positions sur les sujets sensibles. J’ai bénéficié d’un bon coaching, c’est du développement personnel. Aujourd’hui je suis artiste et engagée dans la défense des causes des femmes » dit celle qui est par ailleurs ambassadrice de bonne volonté contre les violences basées sur le genre.

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De quoi renforcer Richard Soro sur le bien-fondé du club. Pour lui, les responsables de l’établissement ont toujours voulu d’une jeunesse qui apprend à rendre ce qu’elle apprend. Il constate des apprenants enthousiastes, motivés. « Ils (Ndlr. Élèves) ont des idées, des motivations dans des domaines bien précis, l’art oratoire les aide, les accompagne pour éclore. C’est un tremplin pour leur engagement », soutient le coach. Le club participe à des concours aux plans, local, régional et national.

La sirène vient de retentir dans l’établissement. C’est la fin des activités parascolaires. Difficilement, Amadou Derra, Nouria Traoré, Salimata Larissa Salimata Yé et leurs camarades prennent congé de leur coach Richard Soro. Rendez-vous dans une semaine pour continuer à aiguiser l’art de la parole.

Tiga Cheick Sawadogo