Depuis la cérémonie d’ouverture de la SNC, son nom circule sur toutes les lèvres. Chorégraphe professionnel et ancien lauréat de la biennale, Oumar Démé est l’homme derrière Yeleen, le spectacle qui a mobilisé plus de 200 artistes au stade. Au lendemain de cette prestation saluée par le public, il revient sur les coulisses, les défis et le sens de cette création.
Studio Yafa : Oumar Démé, depuis la cérémonie d’ouverture, votre nom est sur beaucoup de lèvres. Vous êtes présenté comme le Monsieur qui a opéré la magie avec ce spectacle. Comment vivez-vous ces retours ? Avez-vous enfin pu souffler ?
Oumar Démé : Quand vous êtes créateur, c’est l’appréciation des uns et des autres qui vous réconforte. Et pour l’instant, vraiment, je n’ai que des retours favorables. Je suis vraiment satisfait d’avoir fait quelque chose qui a servi mon pays.
Depuis l’extérieur, beaucoup de gens m’appellent. Ils me félicitent pour le travail. Moi, je ne peux qu’être fier. C’est ce que j’ai dit à nos autorités : on va donner le meilleur de nous-mêmes. Nous sommes des VDP artistes. On va se battre pour satisfaire le peuple burkinabè.
Nous avons discuté avec deux de vos danseurs hier soir, après la cérémonie. Ils nous disaient qu’ils allaient bien dormir maintenant, parce que c’était une charge, une mission. Est-ce que, comme eux, vous avez également bien dormi ?
(Rires) Oui, j’ai très bien dormi. Je peux le dire, parce que ça fait une charge de moins. C’est la première fois que la SNC fait un spectacle d’ouverture. Moi, je suis très content. Les autorités ont eu confiance en moi en confiant cette étape à ma direction.

Le temps était bref. Même pour le grand spectacle d’ouverture, il y a eu beaucoup de soucis. Cette semaine encore, ça va être beaucoup plus compliqué, parce que la plupart des acteurs sont en compétition.
Vous savez, pour faire le spectacle de la SNC, pour tout chorégraphe, peut-être après moi qui viendra, il faut avoir beaucoup d’expérience pour pouvoir gérer ce genre de grande manifestation. Parce que plus de 200 artistes, ce n’est pas facile à gérer, avec des programmes différents.
Je peux dire qu’hier, j’ai bien dormi. Au soir du 2 mai, j’espère que je dormirai encore mieux.
Revenons sur le spectacle en lui-même. En quoi était-il constitué ?
Yeleen, c’est du dioula. En français, ça veut tout simplement dire « lumière ». Yeleen est né du désir de replacer la culture au centre, dans un contexte d’insécurité et de perte des valeurs ancestrales, afin qu’elle soit un vecteur de cohésion et d’intégration sociale. Voilà l’idée générale du spectacle.
Un spectacle concocté avec plus de 200 artistes, comment cela s’est-il passé concrètement ?
J’ai été contacté très tôt pour ce travail. Tenez-vous bien, j’avais plus de dix assistants à mes côtés. Parce que seul, c’est très difficile. C’est vrai que le cerveau, le moteur, c’est moi. Mais tu es obligé de te faire aider.
Nous avons donc eu des réunions de cadrage. Les castings de sélection se sont déroulés en février. On a commencé les travaux en février-mars, dans le mois de carême bien sûr, parce qu’on travaillait la nuit, jusqu’à la fin mars.

On peut même dire que la construction a véritablement commencé en avril pour finir le 20. Il y a eu plusieurs étapes. Comme je vous l’ai dit, en plus du casting, il y a eu les phases de recherche, les phases de transmission, les phases de répétition, les phases de création artistique, c’est-à-dire tout ce qui va se passer sur la scène.
Ensuite, il y a eu les phases de création de la scénographie : les accessoires, les costumes, les décors, ainsi de suite. Et vous savez, le spectacle a connu 100 figurants, étudiants et élèves, en plus des artistes professionnels, avec les acrobates, les danseurs, les musiciens. Chacun avait un programme différent. Et le plus dur, le défi à relever, c’était la gestion des ressources humaines.
La communication joue un très grand rôle. Il faut échanger avec les gens, comprendre les gens et être vraiment rigoureux. Il faut communiquer, motiver les gens, les mettre au même niveau d’information, les mettre au même niveau d’engagement. Le talent artistique seul ne suffit pas.
Vous avez parlé d’une phase de recherche. Généralement, c’est ce que le public ne voit pas. On voit des gens danser, et cela semble facile…
D’abord, le spectacle est écrit. La rédaction du spectacle est là. Comme on le dit, ça, c’est la phase théorique. Dans la pratique, il peut y avoir des modifications. Il y a un chronogramme de travail que nous suivons. C’est dans la mise en œuvre qu’il y a des phases de recherche.
Voici le message qu’on veut faire passer à travers ce tableau. Comment va-t-on y arriver ? D’abord, il y a le message. Ensuite, il y a l’expression artistique, c’est-à-dire les mouvements de danse qui vont avec.
La dernière étape, c’est comment habiller ces créations. Et c’est là qu’on rentre dans la scénographie. La scénographie, c’est l’ensemble des décors, des accessoires et des costumes. Ce sont les travaux qui se font dans les coulisses. Et tout cela, j’en discute avec mes assistants, pour avoir aussi leur avis sur ce que moi j’ai écrit.
Quels profils avez-vous mobilisés pour ce spectacle ?
La majeure partie des danseurs sont des professionnels. Il y en a qui ont commencé avec moi, qui sont à l’extérieur aujourd’hui, et qui n’ont même pas fait le spectacle d’ouverture.
Je les ai remplacés, parce qu’ils avaient d’autres engagements. Il y en a d’autres qui ont joué le spectacle d’ouverture, mais qui prennent leur vol après. Donc, il y a pas mal de professionnels dedans.

J’ai aussi fait déplacer d’autres danseurs de Ouaga, pour mélanger un peu, pour ne pas que cela se limite seulement à Bobo. Mais ils sont là, ils sont engagés à rester, puisque d’autres venaient même déjà compétir à la SNC.
Tous les figurants sont à Bobo. Ce sont des étudiants, des élèves de la 6e jusqu’à la terminale. Il faut gérer aussi avec les calendriers. Pour faire le filage général, on était souvent obligés d’attendre 18h pour leur permettre de quitter l’école et venir nous retrouver, avec les délestages. Mais ils sont fiers de le faire. Je suis vraiment fier qu’ils aient assuré la première partie du spectacle.
Il y a des acrobates professionnels. Les acrobates étaient au nombre de 20. Les musiciens professionnels étaient au nombre de 30. Toutes les disciplines étaient représentées : les balafonistes, les percussionnistes, le Ngoni, le kundé, le rudga…
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Le conteur qui a raconté l’histoire du Burkina est un animateur à la RTB. Moi, j’ai vu son profil et je me suis dit : au lieu de valoriser le slam, pourquoi ne pas revenir dans le conte ? On veut revaloriser nos valeurs ancestrales.
Celui qui a chanté est un ancien de la culture burkinabè. Il a chanté en bwamu pour accompagner le conteur, qui a joué le rôle de griot. Les porteurs, ce sont des gros bras de la ville. Il y a donc des professionnels et des non-professionnels. Beaucoup d’amateurs sont là, mais il faut mélanger les deux.
Comment appréciez-vous l’engagement de ces artistes qui vous ont accompagnés dans dans ce projet ?
Vu l’effort fourni durant ces trois mois, pour payer ces artistes, c’est compliqué. C’est pourquoi je dis que ce sont des perdiems. Ce n’est pas un salaire.
J’ai fait des contrats professionnels, avec des montants, pour les aider dans le futur. Dans d’autres projets, il y aura un papier qui prouve que la personne a travaillé dans ce projet.
Toutes les personnes qui vont passer auront des attestations. Comme lors de l’édition passée, ce sont des preuves pour elles, pour montrer qu’elles ont participé à un travail patriotique.
Vous êtes vous-même un ancien lauréat de la SNC dans la catégorie chorégraphie…
Moi, j’ai fait cinq éditions de suite à la SNC où j’ai remporté le premier prix. Dans les compétitions auxquelles j’ai participé, je n’ai jamais été deuxième. J’aime le travail bien fait. Je me suis toujours battu pour la perfection. Tous ceux qui ont travaillé avec moi le savent.
Parce que, comme je vous l’ai dit depuis le départ, les talents seuls ne suffisent pas. Il faut avoir d’autres qualités encore pour le travail artistique. J’ai commencé la SNC en compétition depuis 2003, jusqu’en 2014.
J’ai aussi formé plusieurs troupes sur le plan national, dans plusieurs disciplines, qui ont remporté beaucoup de trophées. Depuis mon passage, les premiers responsables de la SNC m’ont envoyé sur plusieurs terrains pour essayer de montrer l’expression scénique à beaucoup de troupes.
Vous savez, c’est purement traditionnel. Mais pour professionnaliser les troupes, il y a des règles de la scène qu’il faut respecter, ce qu’on appelle les arts du spectacle. La création chorégraphique a pris la SNC en cours.
Si je me rappelle bien, en 2010, quand on était là, c’était international. Il y avait des groupes venus d’autres pays pour compétir avec nous. Mais j’ai réussi à maintenir le premier prix. Et la chorégraphie, je l’ai exportée partout en Europe.
Pour moi, la SNC est une fierté pour le Burkina Faso. Parce que c’est le garant de notre culture. Sans la SNC, je suis sûr qu’il y a des communautés qui allaient disparaître. J’ai fait presque toutes les régions du Burkina.
Plusieurs fois lauréat, qu’est-ce que cela vous fait de revenir cette fois avec une autre casquette ?
Si je me retrouve aujourd’hui à faire vraiment le spectacle d’ouverture, c’est un honneur. C’est un très grand honneur pour moi. J’aimerais faire plus, beaucoup plus.
Mais comme je vous l’ai dit, cela demande plus de temps. Malheureusement, l’engagement est souvent un peu lent du côté des autorités. Pour des spectacles d’une telle envergure, je pense que cela se prépare beaucoup plus longtemps, avec les moyens à l’appui.
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?
La seule difficulté qu’on a eue au stade, c’était la technique, parce qu’il y avait beaucoup d’interférences avec les micros-baladeurs. Du coup, ce n’est pas très original pour un spectacle comme ça. On ne va pas accuser quelqu’un, mais le direct, c’est comme ça. On espère que cela va s’améliorer davantage.
Tiga Cheick Sawadogo
